L’Empereur Palpatine ou le passage de la république vers le côté obscur


palpatine3Les résultats des élections européennes du 25 juin 2014 ont apporté une information importante relative au rapport que les citoyens européens entretiennent avec l’Union Européenne. Le Groupe du Parti Populaire Européen (Démocrates-Chrétiens) et le Groupe de l’Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates ont reçu respectivement 28% et 25% des votes. Il s’agit tous deux de partis modérés et démocratiques. C’est cependant l’émergence de partis qualifiés d’europhobes qui a marqué les esprits permettant à des députés hostiles à l’Europe de siéger au parlement : 24 sièges pour le Front National français, 23 sièges pour l’UKIP anglais, 8 pour l’Allemagne dont le représentant d’un parti néonazi, 4 pour l’Autriche, 3 pour la Hongrie, 4 pour la Pologne, 5 pour la Belgique, 5 pour l’Italie, 3 pour les Pays-Bas, etc. selon le Nouvel Observateur.

La veille de ces élections, eut lieu un triple meurtre dans un musée juif bruxellois suscitant une vague d’émotion et d’indignation et ravivant le débat de l’antisémitisme. Il n’y a bien entendu apparemment pas de lien direct entre ces deux informations mais elles renvoient toutes deux à des thématiques communes que je souhaite aborder dans ce texte. Pour les illustrer, je recourrai à une histoire de science-fiction que des millions de personnes connaissent et apprécient : Star Wars. Il s’agit (actuellement) d’une série de six films qui mettent en opposition deux factions : celle de l’Empire galactique mené par un seigneur Sith diabolique et celle de la résistance aidée par l’ordre des Jedis recourant à une puissance surnaturelle appelle Force. Les trois premiers films abordent l’émergence de l’Empire galactique. C’est de cette émergence que j’aimerais traiter ici au travers du personnage du sénateur Palpatine.

Cos Palpatine naît sur la planète Naboo où il suit deux formations parallèles : l’une de politicien et l’autre de novice Sith auprès du seigneur Dark Plagueis qu’il tue au cours de son sommeil à la fin de sa formation. Fort de sa réputation d’homme intègre et discret, il gravit les échelons du pouvoir et devient un sénateur influent. Dans l’ombre et sous le nom de Dark Sidious, il crée une alliance avec la Fédération du commerce à qui il demande d’opérer un blocus économique à l’encontre de Naboo. Ce blocus crée l’indignation du Sénat qui décide d’y mettre un terme en offrant davantage de pouvoirs à Palpatine. Il devient chancelier suprême et promet de dépasser l’inertie bureaucratique de la république alors estimée incapable de résoudre la situation de crise. En secret, Dark Sidious crée une armée de clones pour défendre la République contre des visées séparatistes (dont il est en réalité le principal instigateur). Les débats incessants du Sénat ralentissent toute action et Palpatine demande (et obtient) les pleins pouvoirs lui permettant de mettre en action cette nouvelle armée dont il est le commandant. Lorsque l’ordre Jedi découvre que Palpatine est le Seigneur Sith, il tente de l’arrêter sans succès. Palpatine ordonne alors l’éradication de tous les membres de l’ordre et se trouve un nouvel apprenti, Dark Vador. Ce dernier détruit le temple Jedi. Palpatine convoque une assemblée extraordinaire du sénat, y explique la trahison des Jedis, demande leur extermination complète et propose de réorganiser la République sous la forme d’un Empire galactique dont il serait le chef. Le sénat accepte. Durant vingt ans, il réorganise les institutions, empêche toute protestation, exclut les races non-humaines des postes à responsabilité, traque les Jedis survivants, construit des armes de destruction massive et tente d’éradiquer les factions rebelles souhaitant réinstaurer la république. Alors qu’il tente de convaincre le fils de Dark Vador de se rallier à sa cause et de remplacer son père, Dark Sidious est tué par Dark Vador qui s’avère pris de pitié pour son fils.

L’évolution du personnage de Palpatine évoque bien entendu le passage d’un système politique à un autre. La situation de départ est celle d’une organisation démocratique au sein de laquelle chaque représentant de la galaxie participe au sénat, fait part de propositions, les défend et les soumet au vote des autres. Il s’agit d’une conception du pouvoir comme une étant chose publique (res publica) : chaque membre du sénat dispose d’une petite partie du pouvoir décisionnel de manière égalitaire. Par conséquent, toute proposition de changement nécessite de traverser une procédure préalablement définie, allongeant ainsi le processus. La démocratie, par essence, est le système politique le plus lent, le plus complexe et le plus couteux. La première trilogie de Star Wars laisse clairement apparaître l’agacement des personnes en détresse (ici suite à un blocus économique) face à la lenteur du processus démocratique. C’est cet agacement qui permettra l’ascension au pouvoir de Palpatine sous prétexte d’un état de nécessité immédiate enrobé dans des discours rassurants et pseudo-républicains. La peur, l’impression d’urgence et la désignation des Jedis comme ennemis de la République ouvrent alors les portes à un autre système de décisions : d’abord la loi martiale (le pouvoir donné à l’armée) puis l’Empire. Cette nouvelle conception du pouvoir place un être en position de supériorité lui permettant de prendre des décisions rapides, indiscutables et qui visent à la résolution immédiate des problèmes. On le voit, ce système a des avantages évidents d’efficacité. Sa contrepartie est idéologique car il éradique la liberté d’expression et d’action de tous les subalternes. La liberté est-elle une valeur importante ? La réponse est propre à chacun.

Au sein des sociétés humaines, on peut mettre en évidence une dimension à double pôles. D’un côté trouve-t-on la liberté de tous les individus d’un groupe (tout le monde peut faire tout ce qu’il veut). D’un autre côté trouve-t-on la sécurité du groupe (on contrôle les actions des individus pour empêcher tout débordement). Souvent les mesures visant à protéger les libertés individuelles ouvrent la porte à des débordements comportementaux. A l’inverse, les mesures visant à sécuriser la société diminuent voire suppriment les libertés individuelles.

L’ascension de Palpatine répond à la deuxième logique. Effrayés par une menace de violences dans la galaxie, le sénat opte pour un régime sécuritaire qui va de pair avec la neutralisation des libertés des individus. La démocratie est-elle plus ou moins valable que la tyrannie ? Il n’y a pas de réponse absolue à cette question car elle dépend des valeurs que nous défendons personnellement.

Il existe une dimension affective à ce choix de système politique. La philosophie Jedi l’illustre très clairement. Schématiquement, la Force a deux versants : celui de la lumière et celui du côté obscur. Le maître Jedi Yoda présente un point de pivot entre ces deux versants : l’attachement à des objets et à des êtres précis mène à la peur de les perdre, cette peur mène à la haine et la haine mène à la souffrance et donc au côté obscur (son discours ici).

Métaphoriquement, le côté obscur est celui de la destruction de tout opposant et donc de la liberté de l’autre. Le côté obscur ne peut tolérer que l’autre dispose d’un libre arbitre et puisse échapper à son emprise. Il vise l’ordre en détruisant toute menace de désordre.

Historiquement, l’Union Européenne a germé sur le sol désolé des affres de la deuxième guerre mondiale. En réaction à l’état de guerre continuelle qu’avait connu le territoire européen pendant des siècles, elle avait pour ambition d’instaurer un état généralisé de paix en se référant aux Droits Universels de l’Homme et du Citoyen et à l’idéal démocratique. L’Union a fédéré des nations qui ont sacrifié des millions de vies humaines lors de guerres sanglantes. Elle a instauré une logique démocratique visant à négocier les différends entre ces nations. Dans l’histoire du territoire européen, cette configuration politique, cet état de paix n’a jamais été atteint. Il en résulte des procédures administratives, de longs débats, une lenteur législative, des quiproquos, des frustrations et des irritations. Certaines personnes remettent en question le fonctionnement des institutions européennes et – pas suivant – l’utilité d’une telle entité politique.

C’est à nouveau des discours de peur, de colère, d’indignation et de rejet qui surgissent pour revendiquer un droit à la sécurité (de son emploi, de sa famille, de son identité nationale, etc.)

Or, ces discours ont déjà été entendus auparavant dans notre histoire. L’ombre de Palpatine plane sur l’Union Européenne et s’étend progressivement voire fièrement. C’est l’ombre du côté obscur qui, en promettant d’apporter une sécurité collective et efficace, ira de pair avec l’annihilation de nos libertés individuelles. Sommes-nous prêts à un tel sacrifice ? Peut-on à nouveau offrir notre confiance à Dark Sidious ?

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3 commentaires pour L’Empereur Palpatine ou le passage de la république vers le côté obscur

  1. pepscafe dit :

    Bonjour !

    Je découvre votre blogue et votre approche, fort intéressante, qui a attiré mon attention.
    Merci pour cet article(et votre réflexion, que je partage) qui soulève de bonnes questions, de nature à nous inciter à la vigilance.
    Cela me rappelle la distinction entre autorité et pouvoir(voir le pasteur Michel Bertrand, professeur à l’IPT de Montpellier : le « pouvoir contraint, l’autorité fait grandir. Ce que je décide permet-il de faire grandir ? Et de rendre véritablement libre ? ). Parce que nous rejetons les figures d’autorité(celles ayant pu être discréditées par le passé)-père, enseignant, etc…-nous recherchons et nous livrons à des figures(charismatiques)de pouvoir, lesquelles affirment comprendre nos craintes et promettant de résoudre tous nos problèmes, pointant du doigt des éventuels boucs émissaires.

    A noter encore que l’autorité par excellence, Jésus-Christ, « le Seigneur et le Maître », Celui « qui affranchit », a été rejeté par la foule(qui avait pourtant bénéficié de son enseignement, de ses guérisons, de ses miracles…), laquelle a préféré un leader populiste, Barrabas !

    Bien à vous et bonne continuation pour vos travaux,

    Pep’s

    • Merci pour votre commentaire Pep’s. Oui, l’être humain entretien un rapport très complexe et ambigu avec la notion de liberté. Il la réclame souvent ouvertement mais agit aussi pour l’annihiler.

  2. DS dit :

    Bonjour!
    Très bonne analyse et comparaison avec l’univers SW… On observe que la démocratie républicaine est en difficulté et ne peut résoudre les problématiques actuelles des peuples européens. Elle est surtout engluée dans un sectarisme et une possibilité à prendre des décisions fermes et souhaités par les peuples. Il y a certainement un temps pour la liberté et un temps pour l’ordre.. la liberté à certainement fait son temps et n’est plus adaptée à l’époque, qui elle réclame des mesures plus fermes et certainement une pointe de radicalité ..

    DS

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