Thémis, figure mythologique de la Justice


themis2La notion de justice, d’inspiration philosophique, s’accompagne encore aujourd’hui d’une imagerie religieuse : elle est bien souvent représentée par une femme aveuglée tenant une balance et une épée. Cette figure mythologique s’origine dans une divinité grecque de l’Antiquité : Thémis.

Dans la mythologie grecque, plus qu’une déesse, Thémis est une titanide, c’est-à-dire une des filles d’Ouranos et de Gaïa, deux titans qui préexistaient aux dieux de l’Olympe. Elle a été l’épouse de son neveu Zeus après la révolte que celui-ci orchestra contre des autres titans. Thémis est donc une des premières divinités du panthéon grec faisant la transition entre les dieux de première et de deuxième génération. Elle est responsable de la justice et de l’ordre des choses dans l’Univers, notamment entre les dieux. Elle est d’une grande sagesse et dispose de capacités divinatoires qui lui permettent de prévoir l’avenir. Elle communiquait certaines prophéties aux mortels par le biais de l’oracle de Delphes. Elle donna à Zeus de nombreux enfants dont les Heures auxquelles nous allons nous intéresser plus particulièrement. Primitivement, trois Heures naquirent de cette relation : Eunomie, Dicé et Eiréné. Chacune représentait une des trois saisons de l’année : le printemps, l’été et l’hiver (l’automne n’existait pas encore). Ces trois divinités rompirent ainsi l’atemporalité des dieux et offrirent aux mortels des repères permettant de scander le temps. Simultanément les Heures personnifiaient d’autres concepts, philosophiques. Eunomie est la déesse de l’ordre social, de la norme, du respect des règles et est souvent représentée aux côtés d’Aphrodite comme encourageant les femmes à être de bonnes épouses pour leur mari. Dicé est la déesse de la justice des mortels dans ses aspects pénaux et moraux. Elle apporte son aide à Zeus lorsqu’il s’enquiert des conflits qui opposent les humains. Enfin, Eiréné est la déesse de la paix.

Dans la mythologie romaine, c’est la déesse Iustitia qui était la personnification divine de la justice. Elle est artistiquement représentée par une femme mûre portant un plateau de la main gauche et un glaive de la main droite. Ses yeux sont bandés en signe d’impartialité.

Que pourrions-nous dire à propos des ces figures de la justice au regard du contexte actuel ? Notons tout d’abord l’évolution chronologique du concept qui – si l’on veut être plus précis – s’origine même avant le personnage de Thémis. En effet, il semble que cette déesse existait déjà sous un autre nom dans le panthéon égyptien. Vers – 1200, Thémis s’appelle alors Maât. Elle alors déjà la déesse de l’ordre, de l’équilibre et de la vérité. C’est avec elle que Pharaon, dieu parmi les mortels, signe un pacte, celui de l’organisation sociale. Avant cette organisation est le désordre et le chaos. Il s’agit d’une ambition politique précise : instaurer une cohérence sociale autour d’un personnage central, le monarque. Si ce dernier est la clé de voûte de l’édifice social, Maât est le principe physique de régulation des forces mécaniques. L’édifice reste-t-il debout ou va-t-il s’effondrer ? Seule l’étude de l’équilibrage des forces permet de répondre à cette question. La société (antique) répond à cette dialectique ordre – désordre d’autant plus qu’au néolithique, de nombreux conflits émergent entre différentes tribus ou peuples voisins. Les guerres entre les différentes cités grecques faisaient partie de la dynamique du pays et sont entrées dans l’histoire. L’ambition du monarque était donc de parvenir à réunir des peuplades ennemies jusqu’alors. Les Egyptiens, les Grecs et les Romains eurent ce même objectif à des périodes différentes de l’histoire. Maât et Thémis furent les personnifications du concept d’organisation sociale. Dans la conception antique, cette organisation nécessitait une ordonnance claire du rôle de chacun, d’abord des dieux qui sont seuls détenteurs du sens des phénomènes, puis des mortels qui mettent en place une série de pratiques rituelles autour des classes constituant la société. Maât et Thémis ne sont pas tant les lois en elles-mêmes, elles sont les garantes de l’ordre qui s’actualise dans les lois. Elles permettent ainsi l’équilibre, l’unification et la cohérence de l’Univers. Ces notions apparurent ainsi comme les conditions minimales d’une communauté humaine.

Apparemment, elles ne suffirent toutefois pas puisqu’on leur adjoignit d’autres divinités, plus concrètes et précises : les Heures. Furent alors précisées les rôles impartis aux hommes et aux femmes d’une collectivité (conçus comme parfaitement complémentaires), la procédure pénale naissante et l’idéal de pacification des conflits au sein du groupe social.

Des trois Heures, ce fut Dicé qui inspira principalement les premiers juristes, intéressés par les règles permettant aux individus de vivre ensemble sans recourir continuellement à la violence. Dicé, digne fille de sa mère Thémis, est la figure mythologique du droit civil mis en pratique. Les règles étaient d’autant plus valides qu’elles bénéficiaient d’une caution divine. Chez les Egyptiens et les Grecs, le sacré et le profane étaient des concepts peu différenciés.

Au cinquième siècle avant Jésus-Christ, lorsque les Romains s’inspirèrent du droit grec pour rédiger la Loi des Douze Tables, ils jetèrent les bases d’un premier droit écrit censé opérer un décalage par rapport au ius oral religieux. La déesse Iustitia maintenait toutefois une dimension divine aux processus législatif, judiciaire et exécutif (alors peu différenciés). La longue histoire du droit romain (mille ans) fut mouvementée et dépendit directement des événements qui secouèrent l’Empire Romain, jusqu’à son effondrement au cinquième siècle après Jésus-Christ. L’entrée dans le Moyen Age européen plongea Iustitia dans une léthargie de laquelle elle ne sortit timidement qu’au treizième siècle puis à la Renaissance. La redécouverte du droit romain permit aux intellectuels de contrebalancer le droit canon. Iustitia attendait en réalité son heure de gloire, celle qui consacra sa puissance lors de la Révolution Française à la fin du dix-huitième siècle. En effet, l’abandon de l’Ancien Régime impliqua de définir un nouveau système de règles. A raison éclairée, justice éclairée ! Les Lumières tentèrent alors d’offrir au code pénal une base philosophique solide, (Cohen, 2010). Iustitia prit alors fièrement place au sein des palais de justice, arborant sa balance, son épée et son bandeau. Il s’agissait ainsi d’insister sur la recherche d’égalité, sur l’intransigeance et sur l’impartialité de la nouvelle justice. Cette métaphore demeure encore aujourd’hui. Elle résulte en réalité d’une logique métonymique : elle condense notamment les personnages de Maât, de Thémis, de Dicé et de Némésis (la déesse de la vengeance punitive) en écartant les nuances originelles. Mais comment se porte Iustitia aujourd’hui ?

La réponse est évidemment complexe. Les données empiriques relatives au processus pénal des pays occidents offrent une réponse partielle. En effet, la chaine pénale, celle qui vise à déclencher une réponse punitive aux actes illégaux, s’avère particulièrement saturée. Chaque niveau de la chaine (polices, parquets, tribunaux, prisons, etc.) avoue son impossibilité à absorber toutes les affaires entrantes et procède par conséquent à une sélection des affaires estimées les plus graves. Cette saturation n’est en réalité pas nouvelle et fait même partie intégrante du système pénal depuis qu’il fut instauré après la révolution française. Au vingt-et-unième siècle, Iustitia présente plusieurs visages : du plus sévère au plus bienveillant. Certains juges en viennent eux-mêmes à vouloir « aider » les justiciables afin qu’ils ne recourent plus à l’acte délinquant. Un exemple de justice bienveillante est celle qui traite les dossiers de mineurs : il s’agit alors de tenter de trouver une solution au comportement inadapté du jeune en recourant à une aide adaptée. Il semble qu’au cours des dernières décennies, Iustitia ait découvert d’autres facettes d’elles-mêmes sans encore bien savoir comment les intégrer de manière cohérente et efficace. Aujourd’hui, son destin est encore ouvert. Quels chemins empruntera-t-elle dans les prochaines années ?

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2 commentaires pour Thémis, figure mythologique de la Justice

  1. jonaler dit :

    J’ai adoré, plongée passionnante dans l’histoire des divinités!! Et vu la complication de notre chère Iustitia à l’époque moderne, je m’dit qu’elle a dû froucheler avec Janus, le dieu à deux tête! 🙂

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