Le chat botté, maître escroc


LechatbotteLe Maître chat ou le Chat Botté est un conte écrit par Charles Perrault paru pour la première fois en 1695. Il relate l’histoire du plus jeune fils d’un meunier qui hérite du chat de son père.

Au décès du meunier, celui-ci lègue son moulin au premier fils, son âne au deuxième et son chat au dernier. Désespéré, le dernier fils s’apprête à manger le chat pour survivre lorsque celui-ci le convainc de lui confectionner des bottes et de lui donner un sac. A l’aide de ce sac, il capture des animaux dont il fait cadeaux au Roi au nom d’un certain Marquis de Carabas. Apprenant que le Roi et sa fille allaient faire une promenade au bord de la rivière, le Chat Botté propose à son maître de s’y baigner. Au passage du carrosse royal, le chat hurle : « Au secours ! Au secours ! Voilà monsieur le marquis de Carabas qui se noie ! ». Inventant un vol de vêtements, le chat présente le fils du meunier au Roi, qui lui fait apporter de fins habits. Le Chat Botté précède le carrosse et convainc les paysans de prétendre que les terres environnantes appartiennent au marquis de Carabas. Il parvient au château d’un riche ogre qu’il met au défi de se transformer en souris pour le manger aussitôt. Alors que le carrosse atteint le château, le chat accueille le Roi : « Votre Majesté soit la bienvenue dans ce château de monsieur le marquis de Carabas ! ». Le Roi, séduit par la richesse du marquis, et la princesse par sa beauté, sont charmés. Le jeune meunier épouse la princesse le jour-même et le chat devient grand seigneur.
 

Ce conte a constamment intrigué ceux qui l’interprétaient car il présente un discours immoral selon lequel les mensonges et les apparences valent mieux qu’un effort laborieux pour parvenir à ses fins. Le parallèle criminologique n’en est que plus évident : la logique de l’escroquerie. Les escrocs sont des délinquants atypiques car ils présentent une face pleinement adaptée aux normes sociales mais commettent, à côté, des délits qui portent préjudice à autrui. Les sommes volées sont souvent très importantes mais sans violences ni menaces. Pour cette raison, ils sont simultanément détestés (pour leur immoralité) et admirés (ils suscitent l’envie).

Le Chat botté nous offre des pistes très intéressantes pour saisir les dynamiques inconscientes chez l’escroc. D’abord apprend-on que le plus jeune fils du meunier est le fruit d’une expérience injuste : il reçoit moins que ses deux frères au point qu’il pourrait en mourir. Oui, il pourrait mourir d’avoir été moins aimé par son père. S’ensuit aussitôt un phénomène de dissociation : à côté de sa facette adaptée (le fils sage et docile) apparaît une facette de colère habillement dissimulée (le chat). Ces deux personnes représentent les deux parties clivées du héros, qui décide de prendre sa revanche sur la vie et plus précisément sur son père. Comment va-t-il s’y prendre ? En créant un personnage plus riche et plus puissant que lui. Du point de vue psychanalytique, le meunier décédé, le Roi et l’ogre renvoient tous les trois à la figure paternelle, ou plutôt à trois de ses facettes.

Le subterfuge constitue le cœur de l’escroquerie. L’entreprise du chat sera de faire prendre des vessies pour des lanternes au Roi par divers moyens. Il s’agit d’une démarche de séduction (se ducere = amener à soi en latin) dans une logique de démenti du manque. Telle est l’ambition de l’escroc : amener sa victime à la douce illusion que le manque propre à la nature humaine peut être dissipé. L’escroc (fort de ses attributs phalliques représentées par les bottes) et sa victime sont unis dans ce rêve en pensant qu’il peut devenir réalité. L’escroc exerce dès lors une relation de puissance sur sa victime, ce qui conforte sa croyance d’être supérieur et de la dominer (Greenacre, 1958). Pourquoi fait-il cela ? Car, selon Mc Dougall (1978), l’entreprise perverse est de « faire subir à l’objet ce qu’il a autrefois supporté passivement ». Meurtri par la tromperie dont il s’est senti l’objet, l’escroc fera souffrir l’autre en usant de la tromperie. Tant les paysans, que le Roi, que la princesse que l’ogre succombent à cette tromperie : ils ne sont que des pantins du plan élaboré par le Chat Botté. Ce plan est un succès : le fils du meunier s’avère encore plus riche que le Roi et s’empare de sa fille.

La thématique de ce conte permet d’illustrer une dynamique non névrotique de la personnalité. Elle correspond à une structuration psychique pseudo-névrotique car elle repose essentiellement sur l’idéal du moi. Cette dernière instance permet au fils du meunier d’apparaître « bien sous tous rapports », faisant mine d’accepter les règles de la vie en société. Il sait ce qu’il faut faire pour être admiré, inspirer confiance et faire montre de réussite sociale. Cependant, l’intériorisation surmoïque est faible. Il ne rencontre aucun obstacle majeur à son entreprise immorale, ce qui le rend d’autant plus fier de s’être ri de la crédulité d’autrui. Après tout, moralité ou non, il s’agit d’un moyen comme un autre de parvenir à ses fins…

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6 commentaires pour Le chat botté, maître escroc

  1. Laurent dit :

    Très intéressant comme analyse. L’escroquerie … c’est vrai qu’on nous raconte ce conte de façon innocente, mais en même temps il est effectivement plus que limite concernant les normes sociétales pour accéder à la richesse …
    Par contre, à quoi correspond l’usage de ces termes: intériorisation surmoïque ?
    Merci d’avance.

    • Selon la théorie psychanalytique des névroses, l’enfant qui grandit va au-delà de la compréhension du bien et du mal. Il intègre inconsciemment ces notions au sein de son psychisme. Il en vient à développer une auto-censure (le surmoi) qui peut susciter un sentiment de culpabilité même lorsque personne ne lui formule de reproches. Certaines personnes se sentent coupables au point d’être très inhibées dans leur vie. D’autres ont peu intégré cette auto-censure et peuvent avoir des comportements immoraux.

  2. Salagir dit :

    Tout ceci est passionnant 🙂
    Mais je m’arrêterai sur une phrase qui me fait dire « Aaah ces psy ils voient des phallus partout! »
    Quel rapport entre des bottes et le phallique ?

    Je n’ai d’ailleurs jamais compris l’intérêt des bottes. En effet, le chat botté est souvent représenté avec chapeau, ceintures et capes (le film animé 3D récent sur le chat botté le remplis même d’accessoires qui font penser à Jack Sparrow) : en quoi les bottes changent-elles tout ?
    Personnellement, le fait que le chat parle suffit à m’épater, point besoin de bottes ni de capes 🙂

    • Les bottes peuvent être rapprochées de l’idée de voyage : il est plus facile de traverser de longues distances avec des bottes que pieds nus. Lorsque le cadet se munit de bottes (pour les donner au chat), il s’agit donc d’un bien précieux qui lui permet de prendre son propre chemin. D’un point de vue métaphorique, prendre la route revient à prendre sa vie en main. Le phallus n’est pas un concept sexuel au sens commun : c’est un signifiant de puissance et donc d’autonomisation. Il s’agit de quitter l’enfance pour revendiquer une position d’égal à égal avec les parents.

  3. LeMarquisDeCarabas dit :

    Vous oubliez l’injustice fondamentale dont est victime le héros dès le commencement du conte et qui ne lui laisse -aucun- choix quand à sa survie : impossible pour lui de  » Gagner son pain à la sueur de son front  » puisque les moyens du travail honnête reviennent à sa fratrie ( le moulin & l’âne ). Il y a bien de la ruse dans conte, mais c’est parce que c’est le seul moyen qu’il y ait de se sortir d’une telle situation d’injustice fondamentale ! Oui, ici la fin justifie les moyens. Enfin, si quelque chose est pris par la force , c’est la vie de l’ogre ( et les ogres dans les contes de fées sont rarement des chic types ! ). Oui, le chat botté c’est le conte qui donne l’espoir à tous ceux qui sont mal nés et que l’on a castré jusqu’a l’os ! Vous auriez préféré que le chat soit mangé, et que le héros crève parce que cela correspond davantage à votre petite morale de peigne-cul du style :  » Oui la vie est injuste et quand on a été mis au monde en terre, pas d’autre choix que de mourir en martyre  » ? Enfin, même rusé, le chat chasse, ce qui est une forme de travail ! Moralité : quand la survie en dépend, la fin justifie un travail rusé ! Vous me dégoûtez avec votre article de merde ! J’ai une autre analyse de ce conte, qui par ailleurs été le seul que je voulais entendre petit ! Mais je vais pas vous embêter plus longtemps avec mon commentaire d’escroc…

    • Merci pour votre commentaire. Si vous avez lu dans mon texte que j’approuvais les inégalités et les injustices sociales, je souhaite préciser que tel n’est pas le cas. Je partage d’ailleurs votre interprétation du conte.

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