La Sombre Triade et Nicolas Machiavel

thedarktriadEn psychiatrie, la tendance à avoir des comportements agressifs envers autrui et à transgresser les règles sociales a porté plusieurs noms : manie sans délire, monomanie homicide, perversion, sociopathie, psychopathie et personnalité antisociale en sont les plus connus. Depuis quelques années maintenant, un nouveau concept gagne en intérêt chez les chercheurs et fait l’objet de publications scientifique : il s’agit de la sombre triade (en anglais « dark triad »). Une récente méta-analyse (une étude qui vise à analyser les études réalisées sur un même sujet) effectuée par Muris, Merckelbach, Otgaar et Meijer (2017) nous permet de faire le point sur la sombre triade en se référant à la littérature scientifique.

Le point de départ intellectuel est celui-ci : une proportion importante de personnes transgressent les normes sociales et les valeurs morales en s’engageant dans des comportements tels que la violence physique, le vol, le mensonge, la tromperie, la tricherie et l’intimidation. En ce qui concerne les origines de ces comportements, les chercheurs ont souligné les influences environnementales, arguant que certains individus n’ont pas appris à vivre selon les normes et valeurs de base ou vivent dans des circonstances où ils ne souhaitent plus observer de telles règles. En outre, des preuves montrent que le comportement antisocial a des racines génétiques, bien qu’il ne s’exprime que dans des environnements défavorables.

Figure 1. Nombre de publications sur les traits de personnalité de la triade noire par an depuis son introduction par Paulhus et Williams (2002). Basé sur une recherche de littérature dans Web-of-Science. Depuis quinze ans, un nombre croissant d’études a exploré trois traits de personnalité spécifiques associés à des comportements transgressifs et violant la norme : le narcissisme, le machiavélisme et la psychopathie. Ces caractéristiques étant jugées essentielles dans de nombreux actes de violation de la norme, Paulhus et Williams (2002) ont inventé le terme de sombre triade de la personnalité.

  • Les caractéristiques fondamentales du narcissisme sont un mélange de vanité et d’admiration égocentrique de ses propres qualités qui ont un impact négatif sur les relations avec d’autres personnes.

  • Les psychologues Christie et Geis (1970) se sont référés au machiavélisme comme un style interpersonnel manipulateur, caractérisé par un mépris cynique pour la moralité et un attrait particulier pour l’intérêt personnel et le gain personnel.

  • Le concept de psychopathie a ses racines dans la psychiatrie, où des cliniciens tels que Cleckley (1941) ont effectué des observations systématiques pour caractériser un groupe de patients présentant un comportement antisocial persistant, une empathie et un remords diminués, et des comportements désinhibés et audacieux, parfois couverts par un voile de charme superficiel.

On pourrait dire que les concepts de narcissisme et de psychopathie sont classiques dans les traités de psychopathologie du passage à l’acte. Relevons toutefois ici le surgissement d’un nouveau concept : le machiavélisme.

Arrêtons nous un moment sur celui-ci pour savoir ce qu’il recouvre.

Le terme fait directement référence à Nicolas Machiavel, un noble né en 1469 et mort en 1527 dans la ville qu’il aimait tant : Florence.

Fils de Bernard Machiavel, trésorier du pape, Nicolas Machiavel s’investit rapidement dans la vie politique de Florence. Il était passionné de sciences politiques et s’interrogeait sur les enjeux du pouvoir. En 1512, au retour d’exil des Médicis, ces derniers le soupçonnèrent d’avoir participé au coup d’état contre eux. Il fut alors lui-même contraint à l’exil à l’extérieur de la ville où il avait une résidence personnelle.

C’est dans celle-ci qu’il se dévoua à l’écriture de traités relatifs à la politique italienne. Favorable à l’unification de l’Italie, il entreprit d’identifier les qualités nécessaires aux dirigeants afin de galvaniser leur peuple. Pour ce faire, il s’inspira grandement des textes antiques et plus précisément des empereurs romains qui étaient parvenus à contrôler le pourtour de la Méditerranée durant plusieurs siècles.

En 1502, il fut particulièrement marqué par les qualités de César Borgia, comte de Valentinois qui n’était autre que le fils du pape Alexandre VI.

En 1513, il écrivit un ouvrage, « Le Prince », à destination de Laurent II de Médicis afin de lui prodiguer des conseils de bonne gouvernance, espérant par la même occasion revenir dans les bonnes grâces de la famille régnante. Il obtint gain de cause et put revenir à Florence en 1514 où il poursuivit l’écriture d’autres textes. Il y mourut en 1527.

« Le Prince » n’était pas un livre destiné au grand public mais il s’agit du texte que l’histoire semble avoir choisi comme le plus emblématique de la pensée machiavélienne. A l’aide d’exemples et de contre-exemples historiques, Machiavel rapporte ce qui fut fructueux ou non chez un dirigeant pour parvenir à rassembler son peuple.  Au chapitre XV, Machiavel le dit clairement :

« Il faut […] qu’un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. »

Et plus loin :

 » […] à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d’autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être »

Un seigneur doit-il utiliser la violence (et être craint) ou doit-il être clément (et donc aimé) ? Pour Machiavel, un juste milieu doit être trouvé :

« En faisant un petit nombre d’exemples de rigueur [il évoque ici César Borgia qui avait coupé en deux un de ses opposants], vous serez plus clément que ceux qui, par trop de pitié, laissent s’élever des désordres d’où s’ensuivent les meurtres et les rapines. »

Il est même permis, voire encouragé, de tirer parti de certaines opportunités sociales afin de s’attirer la sympathie et le soutien de son peuple.

Les conseils de Machiavel ont une base historique et pragmatique et visent une entreprise ambitieuse, celle de réunir le peuple autour d’un dirigeant providentiel. Il s’agit donc d’un traité de philosophie politique qui ne s’embarrasse pas de considérations morales superflues.

Dans ses formulations, il s’éloigne dès lors des idéaux chrétiens prônés de manière majoritaire dans l’Europe de la Renaissance : tolérance, charité, paix, sacrifice de soi, douceur, abnégation, humilité, etc. Certains religieux considérèrent donc les propos de Machiavel diaboliques.

En 1539, le Cardinal Reginald Pole (un prêtre anglais de sang royal) écrivit à Charles V que

« Ce livre est écrit par le doigt de Satan au même titre que les Saintes Ecritures sont supposées avoir été écrites par le doigt de Dieu »

Cet anathème à l’encontre du Prince eut un impact majeur puisqu’il contribua à cette odeur de soufre qu’il a encore aujourd’hui. L’idée sous-jacente est bien que tout principe de gouvernance qui s’éloigne des Saintes Écritures est d’inspiration diabolique. Le terme « machiavélisme » est dès lors fortement connoté : il évoque des pratiques hérétiques qui s’éloignent des valeurs chrétiennes. Machiavel devint une figure du Malin.

Mais que vient faire le Diable en psychiatrie légale ? Et qu’en est-il de cette sombre triade qui n’est pas sans rappeler la Sainte trinité (celle du Père, du Fils et du Saint-Esprit vieille de 2000 ans) ?

Sous des couverts de concepts psychiatriques et de statistiques multiples, ne retrouve-t-on pas là une dualité séculaire entre le Bien (présenté comme garant de la concorde sociale) et le Mal (antre du chaos susceptible de détruire la civilisation humaine) ?

La sombre triade serait ainsi une réactivation des valeurs chrétiennes plaçant un idéal de civilisation au-delà des débats sociaux. L’axiome de départ est celui-ci : tuer son prochain est un signe psychiatrique inquiétant qui nécessite une prise en charge adaptée. Bien que l’on puisse admettre qu’un certain nombre de personnes se rassemblent autour de cet axiome, il faut bien admettre qu’il n’a rien de scientifique. En effet, aucune étude scientifique n’a jamais pu répondre fondamentalement à la question du licite et de l’illicite. Ces deux concepts sont d’ordre moraux, éthiques et idéologiques. Or, ni les mœurs, ni l’éthique, ni les idéologies ne reposent sur une logique scientifique. Ni le bien ni la mal n’ont d’existence scientifique.

De nombreux travaux psychiatriques et psychologiques traitant de la sombre triade suivent une méthodologie plutôt scientifique mais reposent en réalité sur un socle de base qui ne l’est pas. La maison est construite sur une modèle rationnel mais la chape enfouie sous le sol est quant à elle idéologique et dès lors irrationnelle.

Il est intéressant de constater ici que les sciences du psychisme aspirent parfois à se dégager de leur héritage idéologique mais sans y parvenir. Lorsque le psychiatre ou le psychologue qui interviennent dans le champ pénal s’expriment sur tel ou tel comportement problématique pour la société, ils ne peuvent le faire en partant du paradigme scientifique mais seront contraints de puiser dans un substrat moral plus ou moins bien caché. S’exprimer sur la valeur sociale de tel ou tel comportement relève de la philosophie morale, qui est une discipline en elle-même très intéressante mais répondant à d’autres règles que le paradigme scientifique.

Dans le cas de la sombre triade, le substrat moral n’était pas enterré très profondément.

Références

Christie, R., & Geis, F. L. (1970). Studies in Machiavellianism. New York, NY: Academic Press.
Cleckley, H. (1941). The Mask of Sanity.
Paulhus D. L. & Williams K. M. (2002). The Dark Triad of personality: Narcissism, Machiavellianism, and psychopathy. Journal of Research in Personality, 36, 556–563.
Machiavel N. (1513). Le Prince.
Muris P., Merckelbach H., Otgaar H. & Meijer E. (2017). The Malevolent Side of Human Nature: A Meta-Analysis and Critical Review of the Literature on the Dark Triad (Narcissism, Machiavellianism, and Psychopathy). Perspectives on Psychological Science,  12(2), 183–204. http://journals.sagepub.com/doi/10.1177/1745691616666070
Pole R. (1539). Apologia.

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Gul’dan ou l’échec du processus de socialisation

gul_danEn août 2016, Blizzard s’apprête à sortir une nouvelle extension pour World of Warcraft (wow) appelée « Légion ». Des histoires animées particulièrement esthétiques accompagnent la promotion de cette extension. Une de ces histoires relate le passé d’un des méchants principaux de l’univers de Warcraft, Gul’dan. Elle apporte un éclairage différent du personnage. Pour ce billet, nous nous intéressons principalement à cette histoire. L’histoire de Gul’dan est évidemment plus complexe lorsqu’on la prend dans sa globalité.

Gul’dan est un jeune orc chétif à la démarche bancale qui ne parvient pas à trouver sa place dans le clan. Le chef de celle-ci le maltraite et décide de l’exclure. Avant son départ, le chaman de la tribu l’invite à se rendre au trône des éléments, un lieu sacré. Gul’dan erre dans le désert, ressassant sa rancœur vis-à-vis de ses pairs. Il se résout à trouver le trône des éléments. Au comble de son désespoir, les éléments se manifestent, l’approchent… mais l’abandonnent aussitôt comme effrayés. Le désespoir laisse alors la place à la haine, une haine qui ouvre la porte à la gangrène, une énergie verte qui entre en lui. Renforcé par cette nouvelle énergie, il retourne dans sa tribu et décime chacun de ses membres, effaçant ainsi jusqu’à son souvenir.

Comme à l’accoutumée, nous allons nous intéresser à cette histoire afin de retracer les origines du mal. Quels sont les éléments biographiques qui mènent un personnage à devenir une figure machiavélique ? L’histoire de Gul’dan peut être vue comme une parabole du mal.

Elle commence par le rapport que le jeune entretient avec la société. De manière métaphorique, le clan représente l’ordre social, ordre régi par des règles précises et surtout ancestrales. En effet, on devine que le fonctionnement du clan est héritier d’une histoire qui dépasse chacun de ses membres. C’est cette histoire qui est censée façonner le jeune enfant afin qu’il en introjecte les valeurs principales et qu’il puisse cohabiter avec ses semblables. Il s’agit du processus de socialisation qui permet à un individu de se sentir appartenir à un groupe social. Cette appartenance à deux fonctions principales : offrir une protection à l’individu face aux dangers extérieurs et soutenir son sentiment d’identité (par exemple en ayant une fonction précise pour le groupe). Pour Gul’dan, le processus d’appartenance groupale est mis en échec car il est porteur d’une tare physique qui l’amène à être l’objet de moqueries et de rejets. Depuis sa naissance, on devine ainsi qu’il se trouva confronté à la haine de ses proches sans contrepartie amoureuse (ses parents ne sont pas présents dans l’histoire). Or, sans être aimé, le jeune enfant ne peut pas reconnaître ce sentiment et ne pourra pas l’exprimer ultérieurement. En effet, aimer s’apprend alors que la violence est première. Pourquoi ? Parce qu’il existe des moments dans la construction du psychisme du jeune enfant. Dans une conception psychodynamique, le nouveau-né ne pense pas à proprement parlé. Le psychisme primitif est un amas de sensations éparses sans ordre ni liaison qui ne fait d’ailleurs nullement la différence entre ce qui est intérieur (le corps de l’enfant) et extérieur (le monde qui environne l’enfant). Le nouveau-né expérimente des sensations désagréables (par exemple la faim) et des sensations agréables (par exemple être rassasié). Ces sensations coexistent d’abord sans cohérence. Petit à petit, elles vont s’organiser et créer des liens plus cohérents. Or ce processus de liaison, le nouveau- né n’en détient pas la clé et la reçoit progressivement de son entourage proche. C’est cet entourage qui sera à l’origine de la mise en ordre des sensations et bientôt des pensées. La condition sine qua non de ce processus de liaison est l’existence de sentiments positifs ou, dit autrement, de l’amour : un nouveau-né que personne n’aime et dont personne ne s’occupe meurt rapidement.

Gul’dan n’est pas mort. Et pour cause, on ressent que le vieux chaman de la tribu l’a aimé a minima, a tenté de l’intégrer au groupe. C’est au moment où cette unique figure bienveillante l’abandonne que ce qui reliait Gul’dan à l’humanité vacille. Il va peut-être mourir. Les corbeaux le guettent. Il maintient toutefois l’espoir qu’il trouvera sa place dans un ordre cosmique plus large. Les quatre éléments représentent cet ordre au sein duquel il faut trouver sa place.

« Quel est le sens de ma vie ? Que fais-je là ? »

Sans plus personne pour l’aimer, il échoue à créer un lien avec cet ordre supérieur. Le processus de socialisation est mis une nouvelle fois en échec, définitivement cette fois. Le reliquat d’investissement positif avec le monde extérieur est envahi pour les affects destructeurs. La haine se déverse dans le psychisme. Or, celui-ci s’est nourri d’une conviction inébranlable : il est tout-puissant. Le triomphe narcissique est total… ou presque. En effet, pour parfaire cette toute-puissance, il ne reste plus qu’à transformer le monde extérieur pour qu’il soit conforme au monde intérieur. Il s’agit de l’étape suivante : prendre le contrôle de l’environnement afin d’éviter toute contradiction.

« Puisque je suis tout-puissant, je dois supprimer tout ce qui mettrait en péril ma toute-puissance. »

Gul’dan entreprend aussitôt d’éradiquer sa tribu. Et pour cause, un être tout-puissant ne peut concevoir avoir été créé par qui que ce soit d’autre. Il doit s’être auto-engendré lui-même et sera éternel. Il lui faut dès lors effacer toute trace de ses origines, tant au niveau matériel que mnésique : ceux qui l’ont engendré n’ont tout simplement jamais existé. Il se rend maître de sa propre histoire, une histoire inflative qui n’a qu’un seul dessein : rendre le monde extérieur compatible avec son psychisme, un psychisme hanté par la haine et la déliaison. Il s’agit d’un monde où il est seul, entouré d’objets qu’il doit contrôler.

Cette parabole de la haine permet de saisir certaines dynamiques psychologiques délinquantes. En effet, certaines personnes tentent constamment d’asservir le monde et les personnes à leurs désidératas et sont prêtes à les détruire s’ils leur échappent. Cette intolérance aux frustrations découle d’une toute-puissance psychique héritière des premiers moments de la vie psychique. Supprimer l’autre, c’est espérer supprimer la souffrance qui découle de la frustration.

Tout ceci nous permet de saisir l’importance des relations précoces que le jeune enfant et le monde environnant entretiennent. Ces relations doivent reposer sur des affects positifs d’amour susceptibles de permettre à l’enfant d’assurer une sécurité psychique de base et de s’aimer suffisamment. Pour s’aimer, il faut avoir été aimé. L’absence de ces relations positives marquent le psychisme au fer rouge et rendent le monde extérieur frustrant et menaçant pour l’individu.

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La caverne de Platon : se libérer des sensations de (contre-)terreur

caverneCes derniers mois ont été marqués par des attentats terroristes en plein cœur de l’Europe ayant provoqué une vague déferlante de fortes émotions : stupeur, indignation, tristesse, colère, méfiance et peur. A l’heure où la France et la Russie pleurent encore leurs morts, la coalition internationale a répondu à la violence par la violence : les points stratégiques de l’Etat Islamique subissent le feu croisé de frappes aériennes. Les gouvernements français et belge ont décrété un état d’alerte soutenu et constant justifiant le déploiement de forces policières et militaires au cœur des villes. Censés rassurer la population, ces dispositifs armés rappellent à celle-ci qu’un danger imminent plane au-dessus de sa tête. La méfiance et la peur sont ainsi maintenues en permanence dans les esprits de chacun.

Les membres de la collectivité sont ainsi pris dans un double mouvement. Le premier est justement celui de la peur d’une réplique terroriste susceptible de causer du tort à des civils. Le second est la réaction gouvernementale qui vise à prévenir ces répliques en instaurant des stratégies de contrôle : fichage voire élimination des individus potentiellement dangereux (lors des interventions policières), arrestations, incarcérations, développement des écoutes téléphoniques, projet de déchéances de nationalité, expulsions, etc.

Le premier mouvement vise à porter atteinte à des symboles des valeurs occidentales prétendument impérialistes. Le second induit une réduction de la vie privée des citoyens et donc des libertés individuelles. Voici donc les populations occidentales en train de naviguer en pleine tourmente, menacées de tomber entre les griffes de Charybde ou de Scylla.

Entre discours sécuritaires et défense de nos libertés, il peut être difficile de garder raison et de prendre une distance suffisante pour retrouver de la sérénité et penser la situation différemment.

Depuis plusieurs jours, me voici poursuivi par une allégorie que l’on retrouve dans le septième livre que Platon a consacré à La République, ouvrage publié en – 315 pour la première fois. Cette période n’est pas anodine car elle correspond historiquement au déclin de la grandeur athénienne, à une désillusion massive du modèle démocratique et à la remise en question des valeurs philosophiques qui avaient connu leurs heures de gloire un siècle et demi plus tôt. Platon avait été profondément marqué par la mise à mort de son maître, Socrate, sur décision des autorités officielles de la ville, épisode qu’il interpréta comme une mise en péril des idéaux de la philosophie. C’est avec courage qu’il entreprit de critiquer la gouvernance de la cité et de proposer des critères minimaux qui devraient être requis pour tout souverain. Dans le développement de son argumentation, Platon fait parler Socrate et aborde une allégorie qui est actuellement célèbre en philosophie, celle de la caverne.

 

Depuis leur enfance, les hommes vivent dans une caverne, enchainés de telle sorte qu’ils ne peuvent bouger ni tourner la tête. Une lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu et les prisonniers passe une route élevée bordée d’un mur au-dessus duquel des marionnettistes s’activent. Les hommes ne se sont jamais vus mais perçoivent uniquement les ombres de leur corps, celles de leurs voisins et des marionnettes telles qu’elles sont projetées par le feu qui se trouve derrière eux sur le fond de la caverne. Les hommes pensent que ces ombres sont la réalité.

Si l’on venait à libérer un de ces hommes pour le forcer à trouver la sortie de la caverne, il serait ébloui par le soleil extérieur, ne verrait d’abord rien, se plaindrait d’être maltraité et demanderait à regagner l’intérieur de la caverne. Il lui faudrait du temps pour commencer à distinguer la réalité en dehors de la caverne, celle de la vérité et des idées pures. Nourris de celles-ci, il ne souhaiterait bientôt plus retourner dans la caverne par crainte d’être aveuglé, par l’obscurité cette fois. Socrate soutient toutefois qu’il est du devoir de cet homme d’y retourner et d’en mener d’autres à emprunter la même route vers la sagesse. Seules les personnes qui se sont affranchies des ombres de la caverne devraient être autorisées à gouverner les cités.

 

Ce récit comporte plusieurs thématiques très importantes pour Platon. D’abord celle du rapport que l’homme entretient avec la réalité. De prime abord, l’homme fait confiance à ses sensations et à ses croyances pour comprendre le monde sans laisser de place au moindre doute. Il est persuadé de sa juste perception et affirme avec certitude avoir raison. Cependant, ses convictions sont trompeuses car il n’a pas accès à la vérité ni aux idées pures. Cet accès n’est possible qu’en empruntant la voie de l’éducation (par un maître philosophe) et de l’apprentissage des sciences dont la finalité est la pensée dialectique. Celle-ci relativise les connaissances, les met en opposition et permet ainsi l’élaboration d’une pensée nouvelle, unique, personnelle qui transcende les croyances antérieures. L’accès à cette pensée n’est pas possible aux hommes restant dans la caverne.

Platon insiste également sur l’éthique du philosophe qui a une obligation de transmettre sa sagesse aux autres par le biais de l’éducation. Non pas pour imposer ses conceptions mais bien pour amener chaque homme à dégager sa propre pensée grâce à la rigueur dialectique.

Se dégage ainsi un idéal de l’homme philosophe enfin capable de diriger une cité afin de la mener vers le bien pour tout un chacun.

Pourquoi aborder cette allégorie dans le climat de terreur et de contre-terreur actuel ? D’abord parce que tout porte actuellement à penser que les auteurs d’actes terroristes agissent en conformité avec une croyance indéfectible en des discours construits de manière fallacieuse. Ils sont le nez contre le mur arrière de la caverne, incapables de prendre le recul nécessaire à la déconstruction des discours qu’ils ont entendus.

Ensuite, parce que la pièce qui se joue depuis plusieurs semaines est d’une extrême complexité sur la scène internationale, politique, géopolitique, sociologique et psychologique. A ce point complexe que nous semblons bien mal armés pour produire une opinion nuancée sur le sujet. Et pourtant, nombreux sont les commentaires que nous entendons, gorgés de certitudes et de jugements moraux tranchés. Les médias se sont saisis de cette thématique de manière quasiment exclusive, abreuvant la population d’informations diverses. Des citations extraites de leur contexte, des interventions de courte durée, des phrases provocatrices ponctuent ainsi les prétendus débats sur le sujet. Cependant, malgré les heures passées devant la télévision, les enjeux demeurent encore très obscurs. Cela n’empêche toutefois pas tout à chacun de se forger une série de certitudes souvent solidement ancrées. Mais voilà, rien ne nous permet de penser que nous sommes bel et bien sortis de la caverne, que nous nous sommes affranchis des ombres des marionnettistes, que nous avons accédé aux vérités du phénomène à l’œuvre. Pour Platon, cette question est importante car l’homme qui est encore dans la caverne se repose sur des croyances qui l’éloignent de la vérité. Elles en sont même les ennemies. Il ne peut dès lors ne pas y avoir de pensée personnelle tant que ces croyances demeurent. Les hommes se retrouvent ainsi à penser, à parler, à agir en concordance avec les ombres fallacieuses. Ils subissent leurs sensations et répètent en écho ce qu’ils entendent. Est encore dans la caverne l’homme qui agit conformément aux attentes que l’on fait porter sur lui, aux rituels sociaux, aux injonctions qui lui sont faites. Le point commun de ces agissements est leur évidence.

Conformément aux prédictions de Socrate, la sortie de la caverne est un chemin pavé d’épreuves qui nécessite un guide déjà sensibilisé à la philosophie. Encore faut-il que ce guide soit lui-même un jour sorti de la caverne…

Comment savoir que nous sommes en train de sortir de la caverne voire y sommes parvenus ? Pour Platon, il n’y a qu’une seule voie de salut : l’apprentissage des sciences, seules à même d’offrir le moyen de voir des différences là où nous serions tentés de voir des similarités. Il évoque les mathématiques, l’astronomie mais également la gymnastique et les arts. Il s’agit d’un exercice intellectuel constant d’acquisition de nouvelles connaissances en confrontation avec l’avis d’autres personnes. La dialectique vise ainsi à débattre d’une question en usant d’arguments rationnels.

« La méthode dialectique est donc la seule qui, rejetant les hypothèses, s’élève jusqu’au principe même pour établir solidement ses conclusions, et qui, vraiment, tire peu à peu l’œil de l’âme de la fange grossière où il est plongé et l’élève vers la région supérieure, en prenant comme auxiliaires et comme aides pour cette conversion les arts que nous avons énumérés. Nous leur avons donné à plusieurs reprises le nom de sciences pour nous conformer à l’usage; mais ils devraient porter un autre nom, qui impliquerait plus de clarté que celui d’opinion, et plus d’obscurité que celui de science – nous nous sommes servis quelque part, plus haut, de celui de connaissance discursive. » (Platon)

L’exercice est donc complexe mais nécessaire pour libérer sa pensée des entraves qui l’environnent constamment.

Les récents événements dramatiques qui ont secoué nos pays nous convoquent autour d’une question importante : quel modèle de société souhaitons-nous ? Ce fut la même question qui occupa Platon au troisième siècle avant notre ère. Il proposa des pistes pour améliorer la notion de citoyenneté. Ne nous leurrons pas : certaines pistes n’impliquent pas la philosophie et l’éducation des hommes. Au contraire, certains modèles préconisent les raccourcis intellectuels, les apories de raisonnement et le rejet de la complexité. Brefs, certains modèles visent à murer définitivement la sortie de la caverne dans un souci de contrôle des masses que nous formons parfois.

A nous de trouver notre propre chemin vers le bien commun.

« Parce que l’homme libre ne doit rien apprendre en esclave » (Platon)

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« Stolen car » ou le vol comme rencontre du pauvre avec le riche

stolencarS’approprier le bien d’autrui n’est pas un acte anodin et est un interdit qui apparaissait déjà dans les premiers codes écrits de l’histoire humaine. En effet, le vol perturbe l’ordre social car il remet en question la notion de propriété personnelle.

En octobre 2015, Mylène Farmer et Sting remettent au goût du jour une chanson déjà interprétée par le chanteur britannique en 2004 intitulée « stolen car » (« voiture volée » en français). Cette nouvelle version est tantôt chantée en anglais par Sting et tantôt en français par Mylène Farmer. Le clip est diffusé pour la première fois  le 12 octobre 2015 et met en scène les deux chanteurs s’enlaçant dans les rues et dans un hôtel de Paris. Notons d’emblée que les paroles de la reprises de 2015 ne permet pas de saisir précisément la trame scénaristique. Ce sont les paroles originelles qui la posent plus clairement. Quelle est le thème de la chanson ?

Un jeune homme désargenté déambule dans les quartiers huppés cherchant une voiture à voler. Il y parvient aisément et prend la route au volant du précieux véhicule. Alors qu’il conduit, il imagine la vie du propriétaire : bonne situation sociale et financière, une femme et des enfants qui fréquentent des écoles privées. Une odeur de parfum lui parvient et il imagine qu’il s’agit de celui d’une femme, la maîtresse de cet homme à qui la vie semble sourire. Cette maîtresse souffre de rester cachée et attend que l’homme quitte sa femme. Cette dernière, perspicace, a deviné l’existence de la maîtresse de son mari mais cache sa jalousie.

La chanson et le clip offrent ainsi deux scènes. D’abord celle de a réalité : un petit voleur qui vit du vol de voitures. Et puis celle du fantasme : le voleur se prend à imaginer la vie du propriétaire de la voiture.

Il s’agit de la rencontre de deux univers : celui de la pauvreté (le voleur) et celui de la richesse (le propriétaire de la voiture). C’est le vol qui permet cette rencontre. En effet, un tel acte d’appropriation suppose un désir, celui du voleur d’accéder à un autre statut, celui d’un homme ayant supposément réussi sa vie. Il y a donc là une dynamique d’identification : « en volant cette voiture, je deviens un peu comme son propriétaire, je dépasse ma condition malheureuse ». Le vol constitue ainsi une transgression des frontières séparant les classes sociales. Non, les riches et les pauvres ne sont pas censés partager leur vie.

L’identification au propriétaire étant à l’œuvre, le voleur est confronté au stéréotype du riche bourgeois : vie professionnelle très remplie, vie familiale traditionnelle, banale voire ennuyeuse, la maîtresse naïve et malheureuse et les mensonges à qui veut les entendre. Ce riche ne semble guère heureux finalement, embourbé dans ce scénario tant de fois vécu, dans cette mascarade de réussite.

Points communs entre le voleur et le propriétaire : l’insatisfaction de leur vie et le désir d’une « autre chose » indéfinissable, indéfinissable car jamais trouvée jusqu’ici.

La chanson est ainsi porteuse d’une ambivalence : le voleur veut-il vraiment vivre comme le propriétaire de la voiture ? Oui et non semble-t-il. Dépasser sa condition, oui. Vivre la vie d’un bourgeois pathétiquement prototypique, non.

Le personnage de Mylène Farmer – et cela n’apparaît pas clairement dans le clip – est celui de la maîtresse attendant patiemment que son amant l’emmène danser, c’est-à-dire officialise leur relation. Elle est donc en position d’attente passive, dépendante du bon vouloir de cet homme qu’elle aime. Mais elle est également autre chose : elle est l’objet du désir susceptible de libérer cet homme d’une vie dont il est prisonnier. Pourquoi aurait-il cette liaison s’il n’existait pas là un espoir salutaire ? Prendre une maîtresse, aimer une autre femme, rallumer sa vie, espérer qu’elle prenne un nouveau départ. La maîtresse représente dès lors l’espoir que les choses pourraient être différentes. Peut-être goûter enfin à la liberté ? Le désir sexuel et ses promesses de lendemains qui chantent.

Mais l’homme à la voiture ne choisit pas sa maîtresse. Il la garde cachée mais jamais très loin de son corps. Croit-il encore que la liberté puisse exister ?

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La Comté des hobbits ou se protéger d’un monde extérieur dangereux

hobbitFaut-il se cacher du monde extérieur ? La question n’a de sens que si l’on postule qu’il existe une intériorité qui s’oppose à une externalité. En d’autres mots, il existerait un « chez nous » et un « ailleurs » qui ne partage pas le même localisation. Mon texte précédent sur la boîte de Pandore m’a permis d’aborder ce moment particulier de l’histoire humaine à partir duquel des groupes d’individus se sédentarisèrent et définirent ainsi ce qui devint leur territoire à légitimer voire à défendre des contestations extérieures. A quel clan devait revenir une terre fertile ou un lieu stratégique par exemple ? Le territoire acquis et défini, il ne restait plus qu’à assurer la stabilité du groupe et à assurer une paix relative au sein de celui-ci (en instaurant des règles de vie par exemple). Ici naquit l’ébauche de la notion de pacifisme entre les hommes. Ce pacifisme, l’histoire le montre, fut très relatif et fragile puisque l’humanité est semée de guerres et autres conflits parfois très meurtriers.

Dans l’Europe du vingtième siècle, ce fut le traumatisme résultant de la deuxième guerre mondiale qui invita les dirigeants politiques à envisager une situation de paix générale conforme à l’idéal pacifiste qui n’avait jamais pu trouver d’écho suffisant auparavant. Depuis 1945, l’Europe occidentale et les Etats-Unis vivent sereinement au sein de leurs frontières respectives, observant de loin certains conflits aux dimensions variables.

Or, depuis quelques mois maintenant, les conflits du Moyen-Orient, en Ukraine et en Afrique, tous très proches des frontières européennes ont induit de nouveaux mouvements migratoires notamment vers l’Union européenne. Celle-ci doit actuellement accueillir les victimes de ces nouvelles guerres mais rencontre de profondes divergences de la part des Etats qui restent en grande partie libres de pratiquer une politique migratoire en cohérence avec leurs priorités politiques. C’est dans ce contexte que des discours protectionnistes, pessimistes voire racistes émergent. Ces discours ont comme idée commune de laisser « les autres » résoudre leurs problèmes et de ne pas mettre en danger les acquis des populations locales.

Cette recherche de quiétude et de stabilité faisant fi des bouleversements géopolitiques environnants peut être rapprochée d’un personnage de la littérature fantastique : le hobbit.

Les hobbits sont un peuple de petite taille imaginé par J.R.R. Tolkien, d’abord popularisé par son livre pour enfants The Hobbit (1937) puis occupant une place centrale dans The Lord of the Rings (1954).
Fuyant l’émergence du mal près de leurs terres natales, les hobbits parvinrent en Eriador et créèrent la Comté afin d’y vivre en quiétude, loin des soucis du monde extérieur. Dans le Prologue de la Communauté de l’Anneau, J.R.R Tolkien décrit les hobbits de manière précise. Ils aiment la paix, la quiétude, la discrétion, les campagnes bien ordonnées, la nourriture (six repas par jour), la boisson, la fête, les couleurs chatoyantes, les blagues, etc.
Peu enclins au conflit, ils se mêlent peu aux affaires des autres races et s’intéressent peu à leur propre histoire, préférant profiter des moments présents. Ce fut toutefois un hobbit, Sméagol, qui trouva l’Anneau unique jusqu’à perdre trace de son identité en devenant Gollum. L’Anneau rentra en possession de Bilbon puis de Frodon, tous deux hobbits également. Lors de l’émergence du mal souhaitant s’approprier l’anneau, c’est malgré eux que quelques hobbits furent impliqués dans la Guerre de l’Anneau, les autres poursuivant leur vie dans l’insouciance… Jusqu’à l’invasion de leur territoire par le mage Saroumane.
Le hobbit est donc un personnage hédoniste qui profite du moment présent et tente de maintenir toute problème à distance afin de maintenir l’illusion que le présent est éternel, que le temps n’a pas d’impact sur lui. Bien entendu, il s’agit d’une illusion car le monde est en perpétuelle évolution et que de nouveaux défis se présentent de manière plus au moins inattendue.

Il est naturellement humain de vouloir garder ce qui nous procure une sécurité et du plaisir. Les hommes et les femmes répondent ainsi à une logique de constance, même dans des situations de souffrance. Lorsque cette constance est menacée, les stratégies de retrait s’intensifient et peuvent se rigidifier quitte à nier la réalité du changement. Ainsi, lors de la Guerre de l’Anneau, les hobbits pensèrent poursuivre leur vie loin des drames qui secouaient la Terre du Milieu. Ainsi, face à l’affluence des migrants au sein de l’Europe, certains Européens agissent de même. Ce déni peut tenir un temps, parfois des années, parfois des décennies mais rencontre bien souvent une limite. Ainsi l’Histoire force-t-elle souvent les portes les plus solidement scellées au grand dam des personnes qui pensaient y être en totale sécurité.

Les flux migratoires d’hier et d’aujourd’hui ne sont pas des menaces, ces sont les aspects visibles de décisions politiques mondiales desquelles la plupart des hommes et des femmes sont otages. Ils sont le signe que l’Histoire est continuellement en train de se jouer et que nous faisons partie de ce jeu. Ce que nous apprend le Seigneur des Anneaux, c’est que la résolution du problème ne passe pas par le déni de la réalité sociale et la résistance au changement mais bien par le passage à l’action en cohérence avec les enjeux du moment. Il ne s’agit nullement de marquer un accord inconditionnel aux chemins qui se présentent à nous mais bien d’y trouver notre place personnelle et peut-être influer le cours des choses. La force du récit et de soutenir l’idée que le plus insignifiant des êtres peut infléchir le cours de l’Histoire. Cela passe toutefois par une série d’épreuves initiatiques, de peurs et de doutes à dépasser. Ce sont ces épreuves qui permettent à l’être humain de murir, de ne plus être exactement la même personne après qu’avant. A chacun de nous de choisir où poser notre regard : vers le passé, le présent ou l’avenir…

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La boîte de Pandore : la femme est une menace pour la civilisation

Pandore, John William Waterhouse, 1896.Existe-t-il un rapport de domination entre l’homme et la femme dans les sociétés occidentales ? Cette question est très importante car les dominants ont souvent tendance à imposer leur logique et les dominés ont souvent moins raison que les autres. Il peut dès lors s’avérer intéressant de s’arrêter sur les rapports qu’entretiennent les hommes et les femmes afin d’en dégager les enjeux de pourvoir réciproques. Un mythe antique traite de cette question, celui de Pandore.

 

Pandore est un personnage important de la mythologie grecque car elle est la toute première mortelle que les dieux de l’Olympe ont façonnée à partir d’argile et d’eau. Athéna lui donna la vie, lui apprit l’habileté manuelle et l’habilla, Aphrodite lui donna la beauté, Apollon lui donna le talent musical, Hermès lui apprit le mensonge et l’art de la persuasion et la curiosité et enfin Héra lui donna la jalousie. En guise de cadeau, Zeus lui offrit une jarre scellée tout en lui interdisant de l’ouvrir. Parée de tous ces dons, elle fut offerte en mariage à Épiméthée. Taraudée par la curiosité, elle ouvrit toutefois la jarre interdite et lassa ainsi s’échapper son contenu, c’est-à-dire tous les maux de l’humanité : la vieillesse, la maladie, la guerre, la famine, la misère, la folie, le vice, la tromperie, la passion, l’orgueil. Prise de panique, elle la referma rapidement, y laissant enfermée l’espérance.

 

Ce mythe partage une thématique commune à celle de la Genèse, un des livres de l’Ancien Testament, au sein duquel Ève, la femme d’Adam, aurait succombé à la tentation, aurait croqué la pomme de la connaissance malgré l’interdiction de dieu et aurait ainsi provoqué l’expulsion de l’humanité du jardin d’éden. Le thème est celui du péché originel damnant l’espère humaine à la souffrance.

Une question que l’on peut se poser est celle-ci : pourquoi la faute originelle est-elle attribuée à la femme ? Cette attribution eut en effet des conséquences importantes durant trois millénaires : concevoir la femme comme plus faillible, plus corruptible, plus dangereuses, plus sournoise, plus diabolique que les hommes. Il ne s’agit pas là d’une simple formule rhétorique puisque l’Europe occidentale reste fortement influencée par la pensée chrétienne (il n’y a toujours pas de femmes prêtres dans l’église catholique).

Or, l’archéologie et l’anthropologie ont depuis lors révélé que les femmes ne furent pas toujours minorisées de la sorte. Au contraire, il semble bien que les premières divinités humaines furent les « vénus » paléolithiques dont les plus anciennes remonteraient à – 40 000 ans. Ces petites statuettes représentent le corps féminin en exacerbant les parties évoquant la maternité. Une interprétation possible est que ces statuettes représentent des déesses de la fertilité offrant ainsi une explication surnaturelle à la naissance des enfants. Il n’y avait probablement pas de lien conscient entre l’acte sexuel et la naissance ultérieure. Les premiers dieux auraient donc été des déesses ! Les femmes de la tribu y avaient donc une place centrale justifiant ainsi un mode de fonctionnement matriarcal. Le matriarcat donne à la femme un rôle décisionnel important dans la vie de la tribu notamment en termes de transmission des biens et des responsabilités. La logique matriarcale aurait pourtant une conséquence : la mise en rivalité des hommes pour les faveurs de la femme. On suppose dès lors que les sociétés matriarcales se caractérisaient par de violents conflits entres les hommes rivaux. Scission des groupes, meurtres ou exils d’individus gênants étaient dès lors nécessaires pour réguler la vie en collectivité. Cette logique put perdurer dans des groupes nomades capables de gérer les conflits en trouvant une seine distance entre eux. Or, un élément semble avoir rendu ce mode de gestion des conflits plus malaisé : la sédentarisation. Cette sédentarisation des groupes humains se généralisa au néolithique et alla de pair avec la création des premières cités.

Le système matriarcal touchait à sa fin.

 « A partir du XIIe siècle avant J.-C., ces sociétés expérimentent le passage vers un système patriarcal et elles interviennent dans une sexualité jugée anarchique, même si cette dernière créait un certain ordre. » (Rouche, 2002, p. 25).

Ce passage fut à l’origine d’un déplacement du centre de gravité dans la cellule familiale encore à l’œuvre aujourd’hui. Le pouvoir fut alors confié aux hommes et une obsession apparut, celle du contrôle de la virginité de la femme. Il s’agissait ici d’empêcher les cas de figure familial estimés les plus graves : l’adultère féminin et l’inceste mère – fils. Cet adultère créait des ruptures de filiation père – fils et suscitait des doutes au moment des héritages. La sexualité féminine fut marquée du sceau de la honte et de la faute, justifiant ainsi une série de mesures pour la contrôler presqu’entièrement. La femme, assimilée à un bien précieux, pouvait ainsi devenir elle-même une propriété que l’homme devait conserver.

Ce maintien de la sexualité féminine sous le joug de l’autorité masculine a traversé les millénaires pour demeurer encore bien présent dans nos sociétés occidentales contemporaines malgré certaines victoires décisives de causes féministes. Il n’est nullement acquis qu’une femme dispose librement de son corps sans être confrontée à des désapprobations familiales ou sociales plus ou moins explicites.

Pour le philosophe Degryse (2003), cette dialectique hommes / femmes est fondatrice de toutes les inégalités de pouvoir à travers l’histoire de l’humanité :

« Tout processus social trouve son moteur dans les rapports de force entre mâles et femelles. La dualité des sexes est le rapport de forces originel qui forme la ligne de base continue génératrice de tous nos comportements. L’Histoire humaine c’est donc l’Histoire du rapport hommes-femmes. Plus largement, l’Histoire du vivant c’est l’Histoire du sexe, c’est-à-dire du mode de reproduction et d’évolution du vivant. » (Degryse, p. 78, 2003)

Le passage au système patriarcal à la fin du néolithique fut donc d’une importance décisive dans le modelage des civilisations ultérieures.

Le mythe de Pandore est à dater du neuvième siècle avant J-C, période cruciale dans l’affirmation de la suprématie masculine sur la femme. Il peut être vu comme un élément de « propagande » patriarcale dénonçant les traumatismes attribués à la logique matriarcale. Le mythe place la femme en position de danger pour le bien-être de la civilisation humaine et justifie une série de mesures qui visent à exercer sur elle un contrôle étroit : limitation de ses déplacements, de ses fréquentations, de sa sexualité, de sa liberté d’expression, etc. Seule est réellement acceptable la figure de la femme docile, aidant son époux, lui donnant des enfants, aimant sa famille et défendant un idéal de paix et de douceur.

A l’inverse, toute femme qui viendrait à tenir une position de pouvoir et promouvrait la haine fragiliserait l’ambition patriarcale et attiserait les braises d’un très ancien mais ardent cauchemar, celui des sociétés traditionnelles matriarcales et leur lot de violence supposé.

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Le corps du délinquant comme cible privilégiée de la logique punitive

martyrpetitCe 17 octobre 2014, j’ai eu la chance et le plaisir de participer à une journée d’étude sur les expériences de la douleur à l’Université de Bourgogne à Dijon. J’avais prévu d’aborder une thématique à la rencontre de ma pratique carcérale et de l’intitulé de la journée : « le corps du délinquant comme cible privilégiée de la logique punitive ». Voici un compte-rendu de mon intervention.

Bonjour et merci de m’avoir invité à l’Université de Bourgogne à l’occasion de cette journée d’échanges. J’avoue que je fus d’abord assez étonné de l’invitation d’Antoine Bioy à me joindre à vous qui avez une expertise aigüe du rapport qui existe entre le psychisme et la douleur somatique. Dans la plupart des cas, je suppose, il s’agit d’offrir un apaisement relatif de la douleur du patient. Inviter un clinicien qui travaille dans une prison, une institution répressive, me paraissait de prime abord incongru. Il ne m’a toutefois pas fallu longtemps pour trouver un fil de pensée à partager avec vous.

Pour se faire, je vous propose de mettre en contradiction deux positions pourtant valorisées par la société. D’une part peut-on trouver des institutions (et donc des personnes) qui offrent un dispositif de soin à destination d’individus qui expriment une souffrance physique et/ou psychologique. D’autre part peut-on trouver des institutions (et donc d’autres personnes) qui sont payées pour exercer une autorité punitive induisant de facto une souffrance. C’est au nom d’une transgression du contrat social que le pouvoir judiciaire décide de punir un individu.

Il existe donc un paradoxe social : il existe des acteurs sociaux qui aident à soulager la douleur et il existe en parallèle des acteurs sociaux qui punissent et créent une souffrance nouvelle.

Ce paradoxe se retrouve au sein des prisons puisqu’il existe des médecins, des infirmiers, des psychologues ou des assistants sociaux qui offrent une aide aux détenus alors que le système répressif est à l’origine d’une partie de leur souffrance. Pour utiliser une métaphore imagée, c’est un peu comme si l’État donnait une baffe à la joue droite du justiciable tout en caressant affectueusement la joue gauche.

Dans cette situation paradoxale – qui étonne finalement peu de gens – le corps physique occupe une place centrale. Alors voilà, qu’en est-il justement de la place de ce corps dans la logique punitive des pays démocratiques occidentaux ?

C’est à Michel Foucault que l’on doit une démonstration percutante relative à cette question à l’occasion de son ouvrage Surveiller et punir paru en 1975. Il y aborde les particularités de la justice de l’Ancien Régime pendant lequel le Roi était source de toute justice et exerçait son autorité de manière ostentatoire et bien souvent très violente. Sont ainsi évoqués les tortures corporelles, les divers supplices, des membres sectionnés, les langues arrachées et les mises à mort en place publique. L’histoire se souvient d’ailleurs de l’exécution que Robert Damiens, un pauvre homme de condition modeste qui blessa – légèrement – le Roi Louis XV alors qu’il s’apprêtait à monter dans son carrosse. En 1757, Damiens fut condamné à une peine exemplaire à la mesure de la gravité de son geste de régicide : la peine de mort. Celle-ci fut envisagée avec minutie, n’offrant la mort qu’après moult sévisses : dépeçage de parties du corps, ébouillantages, écartèlements des quatre membres à l’aide de chevaux puis brûlure des restes pour que ne résulte de cette mise à mort que les cendres du corps du malheureux. L’intention du Parlement de Paris était de montrer avec éclat la gravité de la tentative de régicide. Dans cette histoire, au moins deux corps étaient impliqués : celui du personnage royal et celui du coupable.

En tant que souverain, le Roi représentait le peuple, la terre et leur unité. Par conséquent, attenter à son corps, c’était menacer métaphoriquement ces principes qu’il fallait au contraire affirmer avec force. Par retournement, il fallait réserver au corps du coupable un sort de démantèlement total : le désintégrer pour affirmer l’unité du pouvoir central.

La révolution Française amena des changements majeurs dans la conception de la justice. L’un d’eux fut la remise en question des sévices corporels : les châtiments physiques excessivement cruels furent abandonnés ou cachés au regard du public.

Ce fut en cette fin du XVIIIème siècle que la peine de prison fut instaurée comme une modalité de sanction. L’intention était alors de déplacer l’intérêt pour le corps sur celui des esprits : la prison était censée opérer une disciplinarisation des esprits et moraliser les comportements.

Trois siècles plus tard, aujourd’hui bien que certains défendent encore cet idéal, force est toutefois de constater que son efficacité pratique n’est guère convaincante. Ce que l’on constate surtout c’est que le prétendu abandon des maltraitances physiques censé être également révolu depuis trois siècles ne semble pas totalement atteint. En effet, pour qui travaille en prison, il apparaît très rapidement que les corps des délinquants sont encore bel et bien malmenés. La terminologie judiciaire est d’ailleurs éloquente puisque que l’on parle encore d’une « ordonnance de prise de corps » : la personne suspectée d’un délit ou d’un crime est saisie et amenée physiquement devant un juge d’instruction puis, le cas échéant, en prison.

Sauf erreur de ma part, l’emprisonnement d’un individu est une entrave physique de sa liberté de mouvements. Il existe donc une contrainte physique officiellement prévue.

La manière d’exécuter la privation de liberté appelle également à une série de remarques. En effet, le détenu est régulièrement dénudé, observé, fouillé en concordance avec des procédures de sécurité. La surpopulation carcérale crée un contexte de détention souvent difficile, tant pour les détenus que pour le personnel pénitentiaire. Vivre dans un espace clos, exigu et vétuste avec deux voire trois autres inconnus n’est pas particulièrement agréable. Les mises au cachot constituent d’autres violences physiques pavées de bonnes intentions sécuritaires.

Mais il existe des violences plus subtiles, plus insidieuses : rationnements de nourriture, qualité médiocre de celle-ci, vêtements pénitentiaires sales ou délabrés, soins médicaux tardifs ou partiels constituent des modalités de maltraitances carcérales.

Il semble donc que la logique punitive contemporaine porte encore sur le corps physique des prétendus fauteurs de troubles. Une question que l’on peut se poser pourrait être celle-ci : pourquoi faut-il châtier le corps physique en cas de transgression de l’ordre public ?

  • Une piste de réponse possible est celle qui conçoit le corps physiquement comme éminemment coupable. Il existe des racines anthropologiques à cette conception du corps coupable.
    Une première origine est religieuse et idéologique : dès le quatrième siècle après Jésus-Christ, la pensée chrétienne triompha et offrit une nouvelle lecture du monde matériel et immatériel. En suivant les réflexions de Saint Augustin, le corps physique est directement lié à la notion de péché originel : c’est par faiblesse qu’Ève a succombé à la tentation et maudit l’humanité qui s’ensuivit. Le corps comme organe de plaisir est dès lors irrémédiablement suspect et la concupiscence de la chair réveille directement le souvenir de l’expulsion du jardin d’Éden. En outre, la mythologie chrétienne est constamment sous le primat d’un autre événement majeur : le martyr de Jésus-Christ qui, au travers de son calvaire physique, est présenté comme un rédempteur. L’idéologie judéo-chrétienne a dominé nos contrées durant plus de quatorze siècles et est encore bien présente aujourd’hui, de manière consciente ou non.
  • Une autre origine anthropologique serait à situer dans la logique seigneuriale. Comme nous l’avons vu précédemment, elle se voulait ostentatoire et exemplative. Par conséquent, l’atteinte du corps du coupable offrait des traces visibles de l’action de la justice.
  • Une autre origine est peut-être plus pratique. En effet, dans un contexte socio-économique difficile, en cas de misère complète, notre corps est bien souvent tout ce qui nous reste de propre. Lorsque la justice veut imprimer sa marque, il ne lui reste plus qu’à frapper sur le dernier reliquat de propriété : la chair.

Récemment, la Belgique a connu une avancée significative dans le droit à mettre fin à ses jours : le droit à l’euthanasie en cas de souffrance psychique insupportable sans espoir de traitement. Cette loi, apparemment pavée de bonnes intentions, a eu des conséquences inattendues. En effet, un patient interné dans une prison belge a demandé – et obtenu – le droit d’être euthanasié au lieu de rester indéfiniment en détention. A mon sens, ce fait qui pourrait n’être que divers ouvre (ou rouvre) une porte sombre pour les cliniciens du monde carcéral. La stratégie politique serait celle-ci : maintenir certains patients dans une situation de désespoir tel qu’ils réclament eux-mêmes l’interruption de leur vie avec l’assentiment de la majorité de la population. Cette stratégie à une conséquence qui me semble dramatique : elle ne laisse quasiment plus de place à une approche clinique, rendant même les cliniciens complices d’un système meurtrier.

Comment devons-nous réagir face à cette stratégie qui offre une réponse facile à la réduction du risque de récidive délinquante et au souci de faire des économies financières dans ce climat d’austérité que certains ont déclaré ?

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