La psychologie universitaire, temple de l’athéisme ?

La Society for the Advancement of Psychotherapy aux États-Unis a récemment publié un article d’une jeune doctorante en psychologie, Erin Buttars, qui dit regretter que son identité de croyante ait été étouffée lors de ses études de psychologie et que cela a créé une dissonance entre son travail et sa véritable identité.

« Mon espoir en écrivant cet article est d’engager un dialogue productif sur la formation et l’approche thérapeutique des identités religieuses, spirituelles et laïques. » (Buttars & Drinane, 2020)

Erin Buttars a grandi dans une petite ville de l’Idaho aux États-Unis, entourée de personnes qui, comme elle, faisaient partie de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, c’est-à-dire des Mormons. Après la haute école, elle se rendit à Cleveland (Ohio) où les Mormons étaient moins représentés et où elle apprit à être plus discrète sur l’expression de ses convictions religieuses. Ayant obtenu son diplôme, elle entama des études supérieures. Elle fut acceptée dans un programme de psychologie de counseling à Salt Lake City (Utah) qui est l’épicentre de la foi mormone. Elle fut surprise du contraste entre l’omniprésence du discours mormon dans la ville et son absence à l’université où elle se sentit obligée de taire ses convictions afin de satisfaire aux idéaux laïcs de la formation : « j’ai choisi de garder mon identité pour moi et surtout de la dissimuler ». Ses craintes furent confirmées lorsqu’une de ses professeurs apprit qu’elle était de confession mormone : « J’ai été accueilli par le choc et le silence » ce qu’elle vécut comme une « micro-agression » terrifiante. Elle fut toutefois agréablement surprise que cette professeure entamât un débat avec elle sur l’intégration des identités religieuses et laïques. Alors que 75% des Américains déclarent que leur religion influence leur approche de la vie, seuls 35% des psychologues interrogés le font. Selon Buttars & Drinane (2020), cet écart suggère que les aspects religieux sont sous-explorés dans le cadre thérapeutique. Elles invitent dès lors à mieux former les thérapeutes à prendre en compte les aspects religieux des patients afin qu’ils se sentent reconnus dans leurs croyances. En outre, elles dénoncent la crainte de certains étudiants en psychologie et de psychologues praticiens de rendre publique leurs croyances par crainte d’un jugement négatif de leurs pairs.

Ce texte a attiré toute mon attention car il attire notre attention sur des idéologies puissantes mais cachées dans l’enseignement de la psychologie. L’étudiante dénonce la laïcité des facultés de psychologie et ne se sent pas respectée dans ses croyances. A l’heure des mouvements d’émancipation des femmes, des personnes de couleur et de minorités opprimées, les groupes religieux sont également susceptibles de réclamer plus de respect et d’acceptation. Sommes-nous proches d’un #balancetonlaïc ? C’est le concept de laïcité qui est ainsi remis en question : alors qu’il prône la neutralité religieuse, il empêcherait le croyant d’exprimer ses préférences culturelles et de les concilier avec sa pratique. On peut comprendre qu’un chrétien habité par une foi intense éprouve des difficultés à la dissimuler lors des séances de thérapie avec une autre chrétien par exemple. Or, c’est bien ce qui est attendu actuellement d’un professionnel : ne pas exprimer ses préférences religieuses en respect du principe de neutralité. Nous voici confrontés à un paradoxe inconfortable : c’est au nom de la tolérance idéologique que le principe de neutralité est remis en question. Selon Buttars & Drinane (2020), il ne faudrait plus nier nos convictions philosophiques (car cela inviterait les patients à nier les leurs) mais au contraire les intégrer d’une manière ou d’une autre de manière explicite.

Deux grands choix se présentent alors :

  1. Défendre ardemment le principe de neutralité idéologique des facultés de psychologie et garder nos convictions personnelles pour nous-même. On peut voir cette position comme héritière de la philosophie des Lumières qui vise à séparer la religion des décisions importantes de la vie politique. Les décisions politiques concernent tous les citoyens. Les choix religieux ne concernent personne d’autre que soi-même. Le désavantage de cette position est de reléguer les débats religieux dans l’ombre d’un secret personnel, certains croyants ne se sentant pas autorisés à en parler ouvertement sous peine de se sentir incompris voire méprisés par le thérapeute qui défend implicitement ou explicitement un modèle laïc.
  2. Donner aux convictions religieuses une place au moins égale aux autres considérations mentales. Il s’agit de parler de manière plus ouverte des croyances personnelles et de les partager afin que le patient se sente reconnu dans son système de croyances. Cette option amène le thérapeute à prendre une position plus claire et explicite de ses propres convictions idéologiques qu’il peut – le cas échéant – partager avec ses pairs et ses patients.

Et vous ? Qu’en pensez-vous ?

Référence :

Buttars, E. M., & Drinane, J. (2020). Exploring the downstream effects of silence around religion and spirituality in counseling training programs. Psychotherapy Bulletin, 55(2), 13-17.

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Eppur si muove, le discours diabolique de Galilée

DGA579823Qu’est-ce qui fait vérité pour un groupe d’humains ? Comment les hommes s’approprient-ils des discours et les tiennent-ils pour vrais ou faux ? Ces questions traversent les âges et traitent de la croyance, croyance à laquelle une personne peut tenir plus qu’à sa propre vie. On peut poser comme hypothèse que tout organisme vivant (même unicellulaire) s’adapte d’une manière ou d’une autre à l’environnement dans lequel il évolue. Les organismes plus évolués présentent une structure cérébrale dont la complexité fascine et intrigue encore les neurologues du 21ème siècle. Le cerveau d’homo sapiens a comme caractéristique de permettre des idées abstraites susceptibles de penser la pensée. Penser la pensée marque l’entrée dans le champ de la philosophie qui ambitionne également de laisser une trace, notamment par le biais de systèmes d’écriture. D’un point de vue anthropologique, il est plus aisé de connaître les pensées des civilisations qui ont eu recours à l’écriture qu’à celles dont la tradition était exclusivement orale.

Les traités de philosophie antiques proposaient des modèles de compréhension du monde, alliant des observations du monde et des intentions surnaturelles dont les dieux étaient des figures récurrentes. Ce besoin d’expliquer le monde repose sur une curiosité épistémique dont il est difficile de se départir : chaque être humain tente de comprendre le monde qui l’entoure à sa manière.

En Europe occidentale, c’est au quatrième siècle de l’ère chrétienne que la religion catholique s’imposa comme philosophie dominante et dès lors comme modèle de compréhension du monde. Ce modèle repose sur un choix de textes religieux qui constituèrent ultérieurement la bible. Cette bible fut traduite en latin et mise à disposition des prêtres chargés d’en lire des passages lors des offices religieux destinés à la population majoritairement illettrée. Durant le moyen-âge, le prêtre est source de toute connaissance métaphysique. La noblesse ou la bourgeoisie, parfois laïques, riches et érudites, vinrent toutefois déstabiliser les rapports de force entre le clergé et la population. Emergèrent ainsi certains personnages qui contestèrent les discours tenus par le clergé catholique. Galileo Galilei (1564-1642) fut l’un d’eux.

Fils d’un musicien florentin, Galileo Galilei développa dès son adolescence une curiosité aigüe pour les mathématiques qu’il enseigna à l’université. Il s’attira rapidement la sympathie de prêtres et de familles nobles telle que les Médicis de Florence. Il appliqua ses connaissances mathématiques à l’astrologie en élaborant des lunettes d’observation. Ses recherches l’amenèrent bientôt à remettre en question un principe important héritier de Ptolémée et d’Aristote selon lequel le soleil et les autres corps célestes tournent autour de la terre, principe cohérent avec la thèse biblique mettant l’homme au centre de la création divine. Galilée se rallia alors à une thèse alternative (et incompatible avec la précédente), déjà soutenue par Copernic, selon laquelle le centre du monde serait le soleil autour duquel gravitent les planètes, dont la terre. L’univers était-il donc géocentré ou héliocentré ? En prenant parti pour l’héliocentrisme, Galilée fut accusé de tenir des propos hérétiques, accusation la plus grave envisagée par le droit canon. En février 1633, il fut appelé à comparaître devant le tribunal de l’inquisition qui le somma d’abjurer ses thèses hérétiques inspirées par la malin. Seul, acculé et humilié, il signa des aveux et reçut une condamnation d’assignation à résidence alors que ces œuvres furent aussitôt mises à l’index. La légende veut qu’au sortir de la salle d’audience, Galilée aurait prononcé cette phrase : « Eppur si muove » (« Et pourtant elle tourne »).

L’affaire Galilée est celle d’un conflit entre deux logiques de compréhension du monde qui nous entoure : d’une part la logique sacrée et dès lors indiscutable et d’autre part la logique scientifique qui repose sur l’observation et le doute continuel. La première défend une lecture du monde qui se veut cohérente et de nature transcendantale : Dieu est parfait et son œuvre ne peut dès lors pas être critiquée. La seconde tente de découvrir les lois du fonctionnement du monde en bousculant les savoirs antérieurs. Le procès de Galilée se centra sur une question de nature épistémologique : comment construire le savoir et la manière de décrire le monde ? Sa violence faisait toutefois écho à une question politique plus vaste, celle de la curie romaine comme autorité médiévale. En effet, le pape à Rome jouait un rôle d’unité politique mais également intellectuelle dans toute la chrétienté. Contester un élément du système de pensées menaçait dès lors de remettre en question sa légitimité entière. Mettre en doute un point de la doctrine était susceptible de la faire vaciller dans son ensemble. Le pape Urbain VIII, qui avait Galilée en sympathie, l’encouragea à poursuivre ses travaux scientifiques mais d’en garder les résultats secrets. Ce fut la publication du « Dialogue sur les deux grands systèmes du monde » qui précipita le procès de 1633. La position du pape et du tribunal composé de jésuites et de dominicains était donc celle-ci : il faut discréditer les thèses incompatibles avec le dogme romain afin de maintenir l’équilibre politique des institutions catholiques à travers toute l’Europe. Ce fut ce dogme qui prévalut à l’issue du procès : Galilée dut capituler publiquement. Mais la phrase mythique (et probablement inventée après-coup) « Eppur si muove » renvoie à la force des idées subversives qui doivent parfois se cacher et qui attendent un moment plus opportun pour resurgir et déstabiliser les croyances que l’on pensait alors indestructibles. Elle est telle un figure héroïque lumineuse qui triomphe des ténèbres.

Nous pourrions croire qu’au 21ème siècle, le discours scientifique a définitivement vaincu les ténèbres de l’obscurantisme et des dogmes indiscutables. En effet, les médias invitent très fréquemment des « scientifiques » à se prononcer sur telle ou telle question d’actualité. Or, cette apparence peut être trompeuse. Quel impact réel les recherches scientifiques ont-elles sur les choix politiques ? Les décisions politiques reposent-elles vraiment sur des observations rigoureuses, répétées et critiquées ? Il ne s’agit pas d’invoquer « la science » pour que le discours devienne compatible avec la logique scientifique. C’est même souvent avec malice que de vieilles croyances revêtent les apparats du discours scientifique pour tenter de consolider leurs assises. Il n’est toutefois guère difficile de distinguer les deux types de discours : la croyance repose sur des certitudes alors que la science repose sur le doute. Or, la certitude est souvent plus séduisante que le doute. Elle apparaît forte et glorieuse alors que le doute est timide et discret. Eriger la science comme idéal des savoirs mène à un danger insidieux : la mettre en position dogmatique, tuant alors son essence même, celle de déconstruire toute certitude. Par conséquent, la science ne peut qu’être humble sous peine d’y perdre sa nature profonde.

Dans le champ social et criminologique, force est de constater que les choix d’interventions (faut-il construire plus ou moins de prisons ? Quelle aide apporter aux délinquants ? Quel est le rôle de la police ? Etc.) sont souvent déterminés par des croyances antérieures (par exemple politique : gauche – droite) plutôt que scientifiques. Il est évidemment de bon ton de commanditer des recherches universitaires afin de contrer des critiques partisanes. Mais les résultats de ces études sont-ils vraiment pris en considération au moment de prendre des décisions d’intervention ?

Tous les chercheurs ont déjà expérimenté la situation dans laquelle ils présentent humblement le résultat de leurs études face à des personnes qui ont déjà des croyances indiscutables sur les questions posées. Les croyances écrasent alors les réflexions des chercheurs qui ne peuvent quitter la pièce qu’en pensant à cette phrase de Galilée : Eppur si muove. 

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Hellraiser ou le corps pécheur

hellraiserDepuis le mois de mars 2020, la Covid-19 a induit des modifications majeures des habitudes de vie des humains du monde entier. Les mesures de confinement de la population ont induit une centration sur le domicile familial au détriment des autres lieux traditionnellement dédiés au travail ou aux loisirs. Simultanément, les mesures sanitaires ont quant à elles provoqué une méfiance vis-à-vis des contacts physiques que les humains entretiennent entre eux. Par-là même c’est le corps physique qui est convoqué comme vecteur potentiel de la maladie. Toute relation physique entre deux personnes devient ainsi possiblement mortifère. Or les liens entre les notions de famille, de corps physique, de mort et de culpabilité ne sont nullement nouveaux. Au contraire, ils trouvent des racines profondément ancrées dans la culture occidentale. Durant le confinement, le souvenir d’un film s’est soudainement imposé à moi : Hellraiser qui est un film réalisé par Clive Barker en 1986.

Steve et sa femme Julia héritent d’une ancienne demeure dans laquelle ils s’installent. Julia y retrouve le frère de Steve, Frank, dont elle a été la maîtresse et qui lui annonce qu’il s’est échappé d’un enfer. Pour retrouver une forme humaine complète, il doit se nourrir de sang. Julia séduit des hommes et les ramène dans la maison afin que Frank s’en nourrisse. La fille de Steve, Kirsty, est témoin du dernier meurtre de sa belle-mère Julia et tente de l’arrêter. Or, Frank a tué Steve et s’est revêtu de sa peau pour se faire passer pour lui. Il tue également Julia. Kirsty utilise un cube mystérieux pour ouvrir une porte vers l’enfer de laquelle sortent des démons appelés cénobites. Les cénobites mettent un terme aux agissements de Frank en détruisant son corps. A l’aide du cube, Kirsty parvient in extremis à fermer la porte de l’enfer et sauve sa vie.

Tension entre idéal familial et désir sexuel

Le décor du film est une maison, c’est-à-dire le lieu de construction du projet conjugal et familial : Steve a perdu son épouse avec qui il a eu Kirsty et semble encore éprouvé par ce décès. Il s’est remarié avec la belle Julia et tente de réunifier sa nouvelle famille. Or, Julia est ambivalente : elle a accepté de se marier avec Steve mais éprouve une ardente passion pour Frank. Steve est un homme raisonnable, éduqué, fiable avec une bonne situation financière. Son frère Frank quant à lui est impulsif, charismatique, imprévisible et sans le sou. Il multiplie les expériences sexuelles qu’il pousse toujours un peu plus loin. Le cube mystérieux représente symboliquement la clé de la passion qui mêle sexualité, vie, douleur et mort en une seule expérience intense dont l’acmé mène à l’éclatement physique du corps matériel sans toutefois détruire l’esprit qui demeure quant à lui prisonnier de cette jouissance sans limite. Julia doit choisir entre la voie de la raison en restant loyale à Steve et la voie de la passion en suivant Frank. Elle choisit la seconde et connaît le même sort que lui.

Ce choix entre une vie raisonnable et de dévotion familiale et une vie de passions est un thème central des écrits d’Augustin d’Hippone.

Augustin et la perversion de la volonté

augustinAugustin d’Hippone est né en 354 (dans l’actuelle Algérie) et mort en 430. Il est l’un des quatre Pères de l’Église occidentale qui ont posé les bases de la doctrine chrétienne et ont dès lors eu une influence considérable sur la culture occidentale. Sa lecture de la Genèse (le premier livre de l’ancien testament) souligna la faiblesse d’Adam et Ève (et par extension de l’être humain) et leur propension au péché. L’être humain est susceptible de se croire l’égal de Dieu, alors que ce dernier est de nature transcendante (et donc supérieure). Dans la parabole biblique, l’orgueil de l’être humain va de pair avec l’envie de plaisir matériel, notamment de chair. Le drame humain (l’expulsion du jardin d’Éden) résulta donc de la faiblesse de la volonté humaine. Pour Saint Augustin, l’Homme (et a fortiori la femme !) est pécheur par essence et sur le chemin de la tentation et du vice. Le seul élément salvateur est le recours à la volonté, la volonté de se conformer aux préceptes divins. Il situe au sein même de l’être humain une instance de choix. L’homme succombe-t-il à la concupiscence de la chair ou se réfère-t-il aux repères existentiels chrétiens ? Cette conception fit s’abattre sur le désir sexuel et le corps physique un poids de culpabilité et de faute particulièrement tenace. Contrairement à l’esprit qui peut tendre vers la pureté et le bien, le corps rattache l’être humain aux besoins matériels, à la souillure et donc au mal.

« Mais le mal consiste dans la perversion de la volonté qui se détourne du bien immuable, pour se tourner vers les biens changeants. Et, comme cette perversion n’est pas forcée, mais volontaire, il est convenable et juste que la misère la suive comme châtiment. » (Augustin, 395, livre 2 du Traité du libre arbitre)

Cette conception augustinienne place le chrétien en position de choix face à deux voies opposées : la pureté spirituelle ou la souillure matérielle et corporelle. Notons ici le terme « perversion » utilisé par Augustin pour évoquer le choix pour la seconde voie qui éloigne le chrétien des préceptes divins, le rapproche du mal et appellera un châtiment. Ce terme de « perversion » sera repris par la psychiatrie du 19ème siècle pour construire un diagnostic qui caractérise des pratiques (notamment sexuelles) déviantes.

Le corps coupable

L’assimilation du corps aux désirs coupables a traversé les siècles et est toujours aussi actuelle. Les corps doivent être éduqués, disciplinés voire contrôlés afin d’être utiles, productifs et discrets. Dans Hellraiser, lorsque Frank choisit la voie de la passion, ce sont des démons qui s’emparent de son corps pour lui ôter son caractère humain (il est réduit en lambeaux). Le thème du film est éminemment augustinien car il se rallie à la diabolisation des passions qui mène inexorablement l’être humain vers sa perte.

Par un étrange hasard, les mesures sanitaires relatives à la crise de la Covid-19 invitent à une préservation du corps par réduction des rapports physiques (notamment sexuels) avec des personnes en dehors de la sphère familiale. Elles ravivent inconsciemment le fantasme du corps comme source de tous les dangers. Tout audacieux transgressant les règles devra faire face aux terribles cénobites.

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Livre : “Approches du phénomène délinquant : éléments de criminologie”

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Lorsque je lis ou que je rencontre des personnes, je me nourris d’aliments immatériels qui nécessitent une digestion plus ou moins facile, plus au moins longue. J’ai pris l’habitude de prendre à tout va. Or, à force de prendre, l’idée de rendre s’impose de manière progressivement pressante. Comme une dette qu’il s’agit de rembourser.
Cela fait maintenant une vingtaine d’années que j’évolue dans le monde de la délinquance. On y survit comme on peut. Un outil cathartique est l’écriture : écrire pour penser, écrire pour parler, écrire pour partager, écrire pour faire réagir, écrire pour se souvenir.
Le livre « Approches du phénomène délinquant : éléments de criminologie » est un fruit qui a germé sans que je puisse l’en empêcher. Il raconte une histoire des groupes humains et du caillou qui ne quitte jamais leurs chaussures. La malédiction éternelle : se rassembler et souffrir de ce rassemblement. Quelle est l’origine de cette malédiction ? D’où provient ce mal étrange qui gâte les relations humaines ? Aspirant à l’harmonie, l’être humain ne peut s’empêcher de planter la graine de la discorde et de la haine qui le mène parfois à condamner son prochain à mort.
Le livre vise à déconstruire certains fantasmes et fausses croyances sur le crime par le biais de l’histoire et d’études scientifiques récentes. Il tente de désamorcer les angoisses qui hantent le sentiment d’insécurité et à dissiper un cauchemar récurrent, celui de l’être humain qui se transformerait en bête sauvage.
Dans ce livre, je raconte une histoire qui nous fait voyager dans le temps et dans l’espace et qui nous amène à réfléchir à notre rapport à la société, entre liberté éperdue et sécurité totale.

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Les autres lieux (nouvelle inédite)


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Chapitre premier

Anatole Passier. Inutile de chercher dans votre mémoire, il est impossible qu’il ait été votre ami, car Anatole n’en avait pas.

Il était de cette race de gens qui, délibérément, fuyaient la société, non pas qu’ils la craignaient, mais plutôt parce qu’ils n’y trouvaient aucune satisfaction.

Certes, il fréquentait l’école et côtoyait d’autres enfants de son âge, mais il ne pouvait se résoudre à leur adresser la parole et n’imaginait à peine qu’un de ses camarades pût le considérer autrement qu’avec méfiance ou dégoût.

Car outre son attitude pour le moins marginale, Anatole faisait l’objet d’un douloureux héritage du côté de son père. Depuis des siècles, en effet, les mâles de la famille Passier se succédaient dans le village en tant que fossoyeurs.

Le père d’Anatole était un homme étrange que tout le monde évitait soigneusement. Son visage sombre et son laconisme l’avaient rapidement fait passer pour un misanthrope et rares étaient les réunions villageoises dans lesquelles il n’était question de sa préférence pour les personnes moins loquaces telles que celles que l’on trouve trois pieds sous terre.

Or il en était tout autre. Monsieur Passier, à la mort de son père, reçut de la main même du mourant la clef du cimetière de Villedenef, clef dont il ne pourrait se libérer qu’à sa propre mort.

Que cette clef était lourde. Comme elle lui pesait dans sa large poche, autant que quand il devait la manipuler. Son contact, en outre, était froid, tellement froid qu’à chaque fois qu’il l’empoignait, une vague glaciale l’envahissait, lui figeant le cœur et faisant frémir son âme.

Sa vie n’était qu’une malédiction. Il était le jouet de forces qui le dépassaient, de forces qui semblaient le mettre à l’épreuve sans qu’il n’eût à gémir ou à se plaindre, pensait-il.

Ainsi, sans broncher, il avait assisté à sa vie, véritable succession de tristes accidents, tous plus malheureux les uns que les autres.

Il y eut cette fois. Les pluies d’automne qui n’avaient cessé depuis des jours l’avaient forcé à barricader comme il le pouvait les précieux caveaux du cimetière, en proie aux infiltrations de boue lorsque, sur le chemin difficile du retour, une carriole noire le heurta de plein fouet et le projeta en dehors du sentier. Il resta gisant, inconscient, dans la fange liquide jusqu’au petit matin.

On le retrouva et le soigna, mais rien ne put guérir sa jambe gauche qui le rendit boiteux.

Cet événement fut d’autant plus navrant que personne ne sembla croire que cette « carriole plus noire que la nuit et qui se dirigeait vers le manoir des Schaurfleld » eût pu exister ailleurs que dans la tête de ce pauvre fou.

Or, si tout ceci avait blessé le pauvre homme, jamais il n’avait dû s’attendre au déchirement qui allait être le sien à la mort de sa tendre épouse. Cette femme, il faut bien l’avouer, était unique. Elle était l’image même de la douceur et de la bonté.

Bien sûr, bon nombre d’hommes l’auraient ignorée, ne possédant pas la beauté de certaines autres, mais elle fut la seule à chercher au-delà des préjugés la richesse de Monsieur Passier, dont elle partagea le nom ensuite. De leur union naquit Anatole qui passa son cinquième anniversaire au chevet de sa mère, impuissant devant la maladie qui la torturait et qui se résuma à une atroce agonie de trois jours et trois nuits. Jamais, ni le père, ni le fils, n’oublieront les cris presqu’inhumains de cette sainte femme en proie, hurlait-elle, aux flammes de l’enfer.

Cependant, à l’image de son père, le temps cicatrisant les plus graves blessures, Anatole se résigna et s’inclina devant la fatalité.

Chapitre deuxième

La vie de la famille Passier coula ensuite comme le ruisseau tranquille d’un sous-bois, lentement, discrètement et hors d’atteinte des rayons du soleil qui auraient pu le réchauffer.

Pourtant, par une belle journée de printemps, Anatole, qui rentrait chez lui, trouva sur son chemin ce qui allait bouleverser sa vie entière.

Malgré ses dix-sept ans passés, Anatole était encore bien innocent, trop pour ne pas estimer à sa juste valeur la nature humaine, pour ne pas se méfier suffisamment de l’homme, et à plus forte raison, de la femme.

France Schaurfïeld était une jeune fille de seize ans intelligente dont la beauté lumineuse séduisait rapidement la plupart des hommes qui croisaient son brillant regard.

Anatole l’avait déjà remarquée, à l’école, mais avait aussitôt tenté de l’oublier sans y être totalement arrivé.

Il n’avait pu se convaincre sans un léger pincement qu’elle, comme tous les autres, ne daignerait lui accorder un regard.

A l’approche du jeune homme, France se leva de la pierre sur laquelle elle s’était assise et resta immobile sur le côté du chemin, illuminant d’un large sourire son doux visage.

Lorsqu’Anatole fut suffisamment près, le voyant apparemment hésitant sur la conduite à adopter, elle tendit la main en se présentant. Elle lui avoua qu’elle désirait le rencontrer depuis longtemps mais que l’opportunité ne s’était jamais offerte à l’école.

Comme Anatole ne semblait pas réagir, elle lui proposa de marcher un peu avec lui afin de faire connaissance.

Elle parla beaucoup. Lui moins. Lorsqu’ils arrivèrent devant la petite maison de pierre d’Anatole, elle lui annonça qu’elle serait très heureuse de faire tous les jours la route avec lui. Elle habitait un peu plus loin au château et n’était jamais vraiment à son aise sur ces petits sentiers sombres.

Anatole n’avait ni l’audace ni l’envie de refuser cette invitation et il attendrait avec impatience le lendemain pour réentendre la voix mélodieuse de celle qui, la première, avait jugé bon de s’intéresser à lui.

Plusieurs jours passèrent, ensuite plusieurs semaines et les deux jeunes gens semblaient prendre de plus en plus de plaisir à rester ensemble.

Anatole avait enfin trouvé quelqu’un qui l’écoutait et il découvrit pour la première fois ce que signifiait le mot bonheur.

France aussi semblait heureuse, elle parlait sans retenue et découvrait en Anatole des côtés certes insolites mais fascinants de la nature humaine. Il était bien plus passionnant que ce qu’elle eût pu imaginer elle-même fascinée par les mystères de l’univers, elle avait trouvé là un véritable savant et théoricien capable des raisonnements les plus poussés. Elle était aux anges lorsqu’il acceptait de passer sa soirée avec elle, dehors, assis sur une pierre plate à lui expliquer l’emplacement des constellations.

Anatole lui dévouait toutes ses soirées libres – celles où son père pouvait le remplacer aux tâches domestiques – et il se fixa pour objectif de lui apprendre tout ce qu’il savait, y compris les sombres secrets dont il était détenteur.

C’est ainsi que lorsqu’il fut convaincu de son amour et qu’il se fut assuré de sa confiance, il l’emmena dans le grenier dont lui seul possédait la clef.

La nuit était calme. Dehors soufflait seulement une légère brise et sur une des branches d’un arbre voisin, un hibou ululait tranquillement comme chantant une ode à quelque divinité de la nuit.

La vieille porte grinçante du grenier s’ouvrit doucement et la pièce ténébreuse prit soudainement vie, les ombres s’adonnant à un lamentable exercice de contorsion pour échapper à la terrifiante lueur de la bougie qu’Anatole tenait devant lui et qu’il posa sur une table ancienne de chêne massif.

Il alluma une lampe qu’il suspendit à une poutre et offrit un tabouret à France qui s’y assit avec plaisir.

Il prit place en face d’elle et lui demanda solennellement si elle désirait toujours qu’il lui révèle des secrets qui les contraindraient parfois à s’éloigner du chemin lumineux de Dieu.

Sérieuse et sans ciller, elle lui répondit que oui.

Il se dirigea alors vers une vieille étagère poussiéreuse et en sortit un grimoire relié de cuir dont le contact glacial ne laissait rien présager de bon.

Chapitre troisième

Trois mois passèrent ainsi. L’idylle des deux amoureux se combinait d’une complicité à toute épreuve. Le seul fait d’être ensemble les comblait de bonheur.

Anatole n’avait jamais ressenti de tels sentiments. De plus, partager ses secrets avec quelqu’un semblait le libérer et donnait à ses longues heures d’études solitaires un sens nouveau. Car malgré la jouissance immédiate qu’offrait cette impie connaissance, il en résultait souvent des conséquences douloureuses : il était souvent resté plusieurs nuits sans être capable de trouver le sommeil, sans même oser fermer un seul instant les paupières, songeant aux atrocités qu’il avait découvertes dans les livres.

Maintes fois, il avait songé à s’en débarrasser, mais n’avait pu s’y contraindre, rester sourd aux supplications des grimoires qui, tels des entités vivantes l’appelaient après le coucher du soleil.

Le vendredi soir, France restait dîner chez Anatole dont le père s’occupait du cimetière jusqu’au début de la nuit.

Ils montaient ensuite dans la chambre aux livres où Anatole révélait à sa docile élève ses dernières trouvailles.

Tout se déroulait donc à merveille jusqu’au jour où Anatole, qui connaissait probablement mieux son aimée qu’elle-même, décela dans son attitude une certaine absence, une froideur qui ne lui était pas coutume et dont elle s’obstinait – quand on le lui faisait remarquer – à nier l’existence.

Il advint même qu’un jour, France ne rentra pas avec lui. Elle ne l’avait pas attendu au rendez-vous habituel et il se rendit compte qu’il ne l’avait pas rencontrée au détour d’un des couloirs de l’école. Il décida donc, et ce malgré la confiance qu’il lui accordait, de la suivre.

Tôt le matin, France quittait sa majestueuse demeure en compagnie de son père dans une belle et magnifique calèche pour se rendre au village d’en bas. Anatole n’avait jamais vu son père, et jamais elle ne l’avait invité à se joindre à eux. Peut-être le duc de Schaurfield ne serait-il pas pleinement consentant à la relation de sa fille avec un fils de fossoyeur, ce qu’il concevait aisément.

Anatole se lèverait de bonne heure, se cacherait à l’entrée du village et attendrait la fameuse calèche.

Chapitre quatrième

Le soleil, à peine, pointait à l’horizon. La rosée et les lueurs aurorales conféraient à la grande colline qui dominait le village dans le contrebas de la vallée une aura irréelle qui aurait presque permis à Anatole d’oublier le froid.

Frottant vivement ses mains et trépignant frénétiquement d’un pied sur l’autre, il guettait le chemin sinueux de son poste d’observation qui n’était autre chose qu’un arbuste touffu de rhododendrons.

Il patienta là à peu près une heure avant d’apercevoir au loin le fruit de son attente et d’entendre le pas des chevaux sur le sentier sec.

Il s’assura de la sûreté de sa cachette et guetta l’arrivée de la calèche dont la capote tirée ne permettait pas d’en distinguer les occupants. La voiture pénétra dans le village et Anatole la suivit furtivement.

D’une petite ruelle perpendiculaire, il vit descendre, non sans son habituelle grâce, la jeune France qui, une fois à terre, se pencha à nouveau à l’intérieur de la calèche, probablement pour embrasser son père.

Elle ferma ensuite la porte du véhicule qui s’éloigna aussitôt.

Puis, regardant autour d’elle comme si elle craignait que quelqu’un la surprît, elle rabattit sur ses cheveux d’or la capuche de son manteau et se dirigea d’un pas pressé vers une rue secondaire.

Anatole, le cœur battant mystérieusement la chamade, traversa la place à sa suite, prenant garde qu’elle ne le voie ou l’entende.

Il la suivit à travers plusieurs ruelles étroites et la surprit finalement devant la porte en bois d’une petite maison de briques rouges fourrée entre deux autres de pareille architecture.

Elle semblait attendre, jetant de temps à autre un regard furtif par-dessus son épaule, comme si elle s’apprêtait à commettre un acte déloyal. La porte s’ouvrit alors soudainement et elle fut accueillie par un jeune homme d’une vingtaine d’années qui la prit dans ses bras et la porta à l’intérieur.

La porte se ferma, Anatole s’en approcha. Arrivé devant, il tomba à genoux et prit sa tête entre ses mains, incapable de réprimer les sanglots et la peine qui déchiraient son cœur.

Chapitre cinquième

Ce jour-là, Anatole n’alla pas à l’école. Il rentra chez lui, le pas lourd et les idées confuses. Il ne pensait à proprement parler pas. Il suivait le chemin qui, devant lui, s’ouvrait et semblait, en même temps, flotter dans un univers de brumes, un rêve trouble et éthéré dans lequel tout était mort.

Parvenu chez lui, il se réfugia étrangement, non pas dans sa chambre dont le lit aurait pu lui fournir un repos bienfaisant, mais dans le grenier qu’il ferma précautionneusement derrière lui.

Il prit place à son bureau, posa sa tête sur le bois froid et ne bougea plus.

Combien de temps était-il resté là, il n’en avait la moindre idée. Ce pouvait autant être depuis quelques minutes que depuis des jours. Il reprit soudainement conscience de l’endroit dans lequel il se trouvait et souleva sa tête endolorie pour se rendre compte que la nuit était tombée depuis longtemps.

Il se souvint alors soudainement de ce qui s’était passé.

Le village. La maison rouge dans la ruelle. L’inconnu. La porte qui se ferme derrière elle. Elle…

Une image confuse lui revint à l’esprit, celle d’un couteau, semblable à celui qu’il utilisait pour découper ses précieuses herbes, dégoulinant de sang, de son propre sang, qu’il lançait en direction de silhouettes illusoires.

A présent bien lucide, il était soulagé, sans savoir vraiment pourquoi. Il pensait avoir bien fait le tour de la nature humaine, avant de rencontrer France, mais il s’était trompé. Jamais il n’aurait pu s’attendre à pareil dégoût que celui qu’il ressentait pour cette pitoyable humanité. Ses dernières illusions disparues, il ne restait plus que la vérité.

Il en ressentait un certain contentement, une certaine fierté.

Mais un détail encore le dérangeait. Malgré son déterminisme en ce qui concernait la race humaine, il ne pouvait admettre, et encore moins pardonner, à cette femme qui, lâchement et sans un mot l’avait trahi.

Demain, il attendrait son retour dans l’allée qui menait à la cour du château.

Chapitre sixième

Ce n’était, à vrai dire, qu’un grand manoir du siècle dernier, mais la haute et solide enceinte lui donnait l’allure d’un châtelet entouré d’une muraille de pierre.

L’allée, bordée d’arbres divers, s’étendait à perte de vue à travers la forêt et Anatole savourait la poésie et la quiétude de l’endroit lorsque, le soir tombé, une silhouette se dessina au loin et s’approcha à bonne allure.

Anatole la reconnut immédiatement et attendit qu’elle soit suffisamment proche pour sortir du bosquet et se poster sur son chemin.

La jeune fille, loin d’être effrayée, ralentit progressivement sa marche et resta immobile et silencieuse devant cette rencontre apparemment plus attendue que réellement redoutée.

Un long moment passa avant que le tableau ne prenne enfin vie.

France s’excusa de ne pouvoir rester à discuter car elle était fatiguée. Elle ajouta ensuite que s’il n’avait rien à lui dire, elle ne voyait aucun inconvénient à ce qu’elle aille se coucher. Elle contourna le jeune homme et reprit sa route vers le portail.

– Je croyais que TU aurais quelque chose à me dire, s’exclama Anatole, insistant sur le « tu ».

France s’arrêta et sans se retourner, d’une voix froide et posée, lui dit que non et qu’elle n’aurait d’ailleurs plus rien à lui dire à l’avenir.

Elle reprit son chemin.

-Tu m’as trahi alors que j’avais toute confiance en toi ! Reprit douloureusement

Anatole qui sentait à nouveau ses sentiments prendre le dessus.

France stoppa sa marche. Elle ignorait qu’il savait.

-T’a-t-il offert ce dont tu te privais depuis trois mois ? demanda avec un certain mépris le jeune homme qui tentait de se contrôler.

– Il faut pouvoir tirer un trait sur le passé lorsque le moment vient. Je n’éprouve plus rien pour toi, à présent. Cela me peine, crois-moi, mais je ne vois désormais plus rien en toi que je puisse convoiter. Tu n’as plus rien à m’offrir.

Elle se remit en marche, tandis qu’Anatole, comme assommé par un coup de poing demeura inerte pendant un long moment.

Seuls les pas s’éloignant dans les graviers secs résonnaient dans sa tête, tels les derniers battements d’un cœur fatigué d’avoir souffert.

Chapitre septième

Une odeur puissante d’épices flottait dans le vieux grenier soigneusement éclairé par les soins de bougies placées çà et là.

Anatole rangea les flacons dont il n’avait pas besoin et disposa avec précaution les autres sur la table centrale.

Il prépara tous ses ustensiles ainsi que des fioles vides.

Il jeta un œil par la fenêtre. Tout était calme, la nuit sans lune et la forêt comme morte.

Son attention revint sur la table. Il tenta de se remémorer la recette mais préféra la suivre dans le livre. Mieux valait ne pas prendre de risques.

Au fil des différentes manipulations, le bol de pierre bleue se remplissait de maintes substances multicolores qui embaumaient la pièce d’effluves aussi étranges qu’enivrantes.

Anatole tentait cependant de les ignorer, préférant réserver toute son attention sur les dosages corrects. La moindre erreur le forcerait à tout recommencer et il ne tenait pas à gâcher ses précieuses épices.

Lorsque la manipulation finale, celle de la décantation, approcha, Anatole ranima le petit braséro, assembla les alambics avec soins et y versa la solution qui commença à bouillir.

Il s’assit et soupira d’aise et de soulagement : le résultat final correspondait à celui escompté.

Il contempla la poudre jaunâtre contenue dans le flacon. Elle était certes inodore et insipide, mais ce qu’elle provoquait était bien apte à surprendre le plus savant des médecins.

Si une mort subite et inopinée eût pu s’avérer intéressante et cocasse, elle ne s’avérait pas être une punition suffisante, une vengeance digne du crime qui l’appelait.

Trois jours, septante-deux heures, pas plus pas moins, seraient la durée de l’agonie. Il fallait en outre qu’Anatole fût là pour assister à ses derniers instants, sentir sur sa main les derniers souffles de la plus vile des traîtresses.

Une fois le poison élaboré se dit-il, tout n’était plus que détails. Il mit aisément au point un plan qui lui permettrait d’administrer à la pauvre duchesse la mixture fatale.

Deux jours plus tard, en effet, pénétrant par la fenêtre dans la chambre de la jeune fille, après s’être assuré de son sommeil grâce à une première substance, il glissa dans sa bouche la seconde qui accomplirait d’elle-même la terrible vengeance.

Chapitre huitième

Trempée par la sueur nauséabonde qui suintait de son corps tout entier, France Schaurfield se tordait de douleur, s’agrippant aux lattes du lit avec une telle force que plusieurs fois, la dévouée bonne avait dû les reclouer.

Nombreux furent les médecins qui vinrent à son chevet, autant furent ceux qui repartirent sans avoir trouvé le remède salvateur.

La douleur avait commencé un beau matin, avait empiré le lendemain et avait atteint un tel degré le troisième jour que la vue de cette pauvre enfant agonisant était devenue insupportable.

Ses yeux fiévreux ne distinguaient plus que des ombres et un bourdonnement incessant retentissait dans ses oreilles.

Elle aurait tout donné pour mettre fin à sa tourmente, mais sa langue desséchée et sa gorge purulente ne lui permettaient plus que de pousser des râles gutturaux de douleur et de désespoir.

Elle devina tout à coup une présence. Elle leva péniblement les paupières et dirigea ses yeux vers ce qui semblait être la silhouette d’un frêle jeune homme.

Il se tenait debout devant le lit et s’assit aux côtés de la mourante. Une main caressa ses cheveux gras. La haine l’envahit. Elle tenta un sursaut mais ne parvint pas à quelque résultat suffisant. Elle entendit un rire, un rire diabolique qui se perdit dans l’interminable vacarme qui la rendait folle. Une rage indescriptible s’empara d’elle, maudissant son bourreau, mais aussi elle-même. Elle ne s’était pas suffisamment méfiée, elle l’avait sous-estimé, à bien des égards, et maintenant, elle payait son imprudence.

Elle l’entendit parler. Elle savait très bien que sa rancune était sans limite, qu’il ne lui pardonnerait jamais.

Sa voix était calme, presque douce, mais tellement froide qu’elle en était effrayante, autant qu’eût pu l’être celle du Diable.

Le pauvre, ria-t-elle intérieurement. S’il savait…

Chapitre neuvième

Anatole contemplait son œuvre. Car cette épave en feu était le résultat d’un dur labeur. Il songea à la longue élaboration de la mortelle substance puis revint au corps couvert de pustules de celle pour qui il aurait tout donné, en passant par sa propre vie.

Pas le moindre sentiment de pitié ne le tourmenta.

Il se tourna vers la grande horloge dans le coin de la pièce, y considéra les fines aiguilles et en déduit la proche fin de la condamnée. Il devina sa haine, sa détresse et sa crainte. Elle était seule à présent. Où se cachait son amant ? Comment pouvait-t-il l’aider, maintenant ?

Elle aussi sentait son heure approcher. La douleur s’accentuait encore.

Anatole resta assis longtemps à côté d’elle. De temps en temps, la bonne frappait, entrait et, comme si elle avait espéré quelque amélioration, sortait en pleurant, à la vue de la mourante.

Les secondes étaient comptées, à présent, Anatole le savait.

Il posa sa main sur le visage brûlant de France qui ne tenta même plus de l’éviter. Ses yeux, témoins de l’horreur de ses souffrances fixaient le lustre de cristal. Son corps, contorsionné, se courbait et les os, dans une succession de bruits affreux, craquaient sous la pression des muscles bandés à l’extrême.

Puis, soudainement, tel un feu sous une vague d’eau salée, le corps de la jeune fille tomba, sans vie, sur les draps trempés. Ses yeux, toujours grands ouverts, étaient dirigés, cette fois-ci vers le crucifix cloué au-dessus de son lit.

Anatole se leva, victorieux, considéra une dernière fois le corps inerte de son ancienne amie et quitta la pièce.

En bas de l’escalier il entendit les cris de douleur de la bonne qui appelait à l’aide la mère de France.

France était morte.

Cependant, personne ne semblait prêter attention au miroir de la commode de sa chambre dans lequel se dessinaient d’étranges ombres.

Chapitre dixième

Anatole rentra chez lui et entreprit de reprendre ses travaux d’étude dans le grenier. Il y resta jusqu’au matin puis alla se coucher. Les vacances lui permettaient de vivre indifféremment le jour ou la nuit.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, le soleil était déjà bas dans le ciel et la température commençait doucement à baisser. Il se dirigea vers la salle de bain.

Elle était petite mais bien rangée. Une grande bassine de cuivre faisait office de baignoire et une cuvette permettait de se laver le visage. Anatole s’en approcha, se pencha et s’aspergea le visage d’eau fraîche. Il se redressa, saisit un essuie et le porta à ses joues mouillées. Il leva les yeux vers le miroir.

Anatole n’était pas enclin à la panique, peu de choses l’étonnaient et rares étaient les fois où l’effroi avait pris contrôle de son être, mais ce qu’il vit dans cette glace le figea de terreur.

Ce qu’il reflétait n’était non pas son image, mais celle d’un homme plus âgé – il crut reconnaître l’inconnu qui habitait la maison rouge – qui le dévisageait en souriant, alors qu’une coulée de sang dégoulinait de ses cheveux et traversait son visage.

Anatole fit un pas en arrière tandis que l’image dans le miroir s’en rapprochait.

Elle se heurta cependant à un mur invisible, tenta de le traverser en vain, puis disparut, le visage déformé par un horrible rictus de douleur.

Anatole aurait été probablement sûr d’avoir rêvé – tout s’était passé en silence – si l’apparition n’avait laissé sur le miroir des traces de sang encore chaud.

Il s’assit sur le rebord de la baignoire et réfléchit.

Il se leva soudainement, quitta la salle de bain, après avoir nettoyé le sang, et prit le chemin de la ville.

Il était temps de faire la connaissance de ce mystérieux inconnu.

Chapitre onzième

La ruelle était déserte. Un puissant vent soufflait ici, renforçant encore le caractère lugubre qui en émanait.

Anatole s’approcha de la porte en bois et y frappa trois coups violents. Il attendit mais personne ne vint. A nouveau, il frappa, mais avec plus de force cette fois.

Seul le gémissement du vent resta audible.

Anatole hésita, mais mû par une force étrange, porta sa main sur la poignée de la porte. Elle n’était pas fermée, mais s’ouvrait difficilement. Il s’y appuya et la fit basculer, surpris de trouver derrière un tas de neige particulièrement compacte.

Il pénétra dans la pièce et se figea, au spectacle qui s’offrait à lui.

La pièce toute entière était recouverte de glace, comme si elle avait été le siège d’une tempête polaire. Tout aurait été blanc s’il n’y avait eu cette masse informe noire comme le charbon qui reposait au beau milieu de la pièce.

Anatole entourant son corps de ses bras pour combattre le froid s’en approcha et en découvrit avec horreur la nature.

Cette chose ayant de toute évidence subi une calcination complète avait une vague forme humaine. Elle était très solide et son contact était froid. Anatole en fit le tour et ce fut lorsqu’il atteignit la face avant qu’il aperçut la forme nettement reconnaissable d’un visage humain, et qui plus est, un visage qu’il connaissait et qu’il avait vu il y avait de cela moins de deux heures. Ses jambes faiblirent, mais il tenta de se reprendre en respirant profondément. Il entama une rapide fouille de la pièce enneigée mais n’y découvrit rien d’intéressant.

Il quitta la pièce avec une certaine hâte non dissimulée et reprit son chemin vers sa maison.

Arrivé là-bas, il y trouva son père, assis à la table du salon, un morceau de pain rassis en main. La clef du cimetière reposait devant lui, sur la petite table en bois. Se tournant vers son fils, il le regarda tristement et se résolut à lui annoncer la douloureuse nouvelle. France prise d’une étrange maladie était morte hier soir. La famille avait rapidement fait appel au croque-mort pour se débarrasser de la vue de ce corps puant et pourrissant.

Anatole lui annonça qu’il venait de l’apprendre au village et que la nouvelle l’attristait beaucoup.

Son père lui apprit que l’enterrement était prévu pour demain et qu’il ne pourrait assister à la cérémonie qu’en tant qu’aide. Les Schaurfield avaient en effet interdit que quiconque en dehors de la famille et du personnel du cimetière assiste aux funérailles de leur défunte fille.

Anatole alla se coucher, sachant qu’il devrait se réveiller alors que le soleil serait encore haut dans le ciel.

Les événements de cette nuit l’avaient certes ébranlé, mais il décida de ne plus y penser avant qu’il ne s’endorme, de peur que, durant son sommeil, les portes de ses rêves ne soient trop fragiles pour résister aux incursions d’un esprit malveillant.

Chapitre douzième

La journée était déjà bien avancée lorsqu’Anatole fut réveillé par son père.

Celui-ci lui expliqua qu’il avait été cherché le corps et que tout était prêt pour se rendre au cimetière.

Il se leva promptement et revêtit une salopette de travail.

Ils se rendirent tous deux vers l’église du village dans laquelle devaient être rendus les derniers hommages à la jeune noble.

Le sermon du prêtre terminé, tous se dirigèrent, le pas lourd vers le petit cimetière de Villedenef.

Anatole reconnut la mère de France ainsi que la bonne et vit pour la première fois son père, un ample manteau noir épousant sa large carrure. Son visage sévère ne laissait transparaître aucun sentiment et ses yeux gris fixaient l’horizon avec une telle intensité qu’on eût cru qu’il s’attendait à voir surgir, de derrière une colline, quelque monstre volant.

L’enterrement eut lieu dans le calme et lorsqu’il fut terminé, tous rentrèrent chez eux, supportant leur douleur et parfois même celle des autres.

Le soir tomba doucement alors qu’Anatole et son père apportaient à la nouvelle tombe les dernières retouches.

Ils rangèrent leur équipement et remontèrent le chemin de terre en direction de leur maison.

Anatole regagna aussitôt son lit, éreinté par le travail et par le manque de sommeil.

Chapitre treizième

Anatole se retrouva soudain couché sur le sol humide d’une prairie verte dominée par un soleil rouge, évoquant l’image d’une immense braise ardente plantée dans un ciel noirâtre.

Il regarda à ses pieds et remarqua avec horreur qu’il reposait sur un lit d’orties et que la prairie n’était en fait qu’un énorme champ de ces terribles plantes.

Il éprouva rapidement de violents picotements sur tout le corps et, sans réfléchir, se leva et courut comme un fou à travers la prairie, tandis que les plantes vénéneuses lui lacéraient les jambes et les bras.

Il parvint enfin à la limite du champ empoisonné mais sentit tout à coup le sol se dérober sous ses pieds. Il chuta longuement et atterrit lourdement dans le lit glacial d’un lac aux eaux calmes et limpides. Ses piqûres le démangeaient toujours, mais il les oublia rapidement lorsqu’il se rendit compte que, malgré ses efforts pour gagner la surface de l’eau, il s’y enfonçait inexorablement. Il paniqua et sentit rapidement que l’air lui manquait. Il perdit le sens de l’orientation mais était toujours conscient de cette force qui l’attirait, le menait vers ce qui semblait bien être de la lumière.

Il fut soudain arraché au milieu aquatique et fut projeté violemment dans les airs, pour atterrir dans une terre vaseuse qui lui arrivait aux genoux, il se leva péniblement et porta son regard sur ce qui se dressait devant lui.

Un imposant bûcher de bois brûlait, lançant haut dans le ciel ses flammes écarlates dont les contorsions évoquaient une danse obscène dédiée à quelque noire divinité.

Un cri inhumain retentit à travers les plaintes du feu, un hurlement d’effroi indescriptible.

Anatole devina en effet une silhouette dans l’enfer de feu qui dansait et chantait devant lui.

Les flammes s’écartèrent cependant et découvrirent le corps nu d’une jeune fille à la figure cagoulée qui tentait désespérément de s’extraire à son supplice, se démenant et hurlant de terreur.

Anatole n’en revenait pas. Il connaissait ce corps, peut-être mieux que quiconque. Il le vit la proie des flammes puis se munir d’ailes, d’horribles ailes noires griffues issues du dos qui se levèrent vers le ciel pourtant invisible, alors que la noire cagoule semblait prendre forme.

Des traits immondes s’y dessinaient. Une large bouche s’esquissa tandis que des oreilles démesurées et ce qui eut pu être des cornes se mirent à prendre forme.

Le masque devint bientôt celui d’un être abominablement laid dont le sourire laissait transparaître des dents acérées et dégoulinant d’une salive noire et visqueuse.

Anatole se savait – bien qu’il n’aurait pu le nommer – en présence d’un des démons que l’on trouve dans les bas-fonds de l’enfer.

Il assista à la hideuse transformation et vit la créature éclater d’un rire puissant et métallique.

Elle posa ensuite son regard sur lui et, d’une voix rauque qui trahissait sa haine, prit la parole :

– Tu m’appartiendras tôt ou tard, car ce que je recherche est l’entité qui pour toi n’existe pas mais qui, depuis l’aube de ta vie, t’est servilement dévouée.

Le démon leva ensuite les bras et, prononçant les paroles inaudibles d’une mystérieuse mélopée, s’éleva dans les airs.

Anatole, abasourdi par le spectacle qui s’offrait à lui et la terrible prédiction qui lui avait été faite ne fut plus capable de quelque geste.

Il vit cependant se former autour de lui un cercle de feu qui se ferma et dans lequel il se sentit prisonnier.

Il cédait peu à peu à la panique lorsque l’intérieur du cercle fut envahi par des flammes rouge sang et dont la morsure était insoutenable. Anatole hurla de douleur, sentant son corps se consumer de partout. Il se débattit mais vainement. Il allait mourir.

Cependant, il ne sentait pas ses forces faiblir. Il réalisa qu’il ne périrait pas dans ces flammes, ce n’était pas leur rôle, seule la souffrance lui était destinée, une souffrance au-delà de toute description, au-delà de toute conception humaine.

Et dans son supplice, Anatole n’eut la force que de prononcer un seul mot, un mot dont il n’aurait jamais cru devoir se servir. Il jaillit d’une partie inconnue de son cœur et pénétra dans ce monde infernal tel un éclair qui ébranla tout et fit basculer Anatole qui ouvrit les yeux et se retrouva dans son lit, en sueur, en proie à une terrible fièvre.

Les draps étaient trempés et il sentit un tel soulagement qu’une sensation de vide étrange se créa en lui.

Il se rendit soudain compte qu’il tenait quelque chose dans sa main droite. Il la leva et y vit le crucifix que son père avait cloué sur le mur de la cuisine il y avait de cela des années.

Chapitre quatorzième

Ce rêve, inutile de le préciser, intrigua Anatole au plus haut point. Il tenta de s’en rappeler les moindres détails ainsi que l’exacte chronologie.

Il avait vécu une expérience extraordinaire mais ne pouvait réprimer des frissons d’angoisse à chaque fois qu’il y repensait.

Chaque jour, il s’enfermait dans son grenier et recherchait dans ses nombreux livres des indices qui auraient permis d’élucider les mystères qui tournaient autour des différents éléments de son terrible cauchemar.

Une semaine passa peut-être, avant qu’Anatole ne crût détenir suffisamment d’informations pour rencontrer à nouveau le démon qui l’avait menacé quelques nuits auparavant.

Il ne s’était plus manifesté depuis, et cette fois-ci, ce serait Anatole qui provoquerait la confrontation, ayant bien entendu pourvu à sa sécurité ainsi qu’à d’éventuelles attaques.

Il se rendit, ce jour-là, à la résidence des Schaurfield qui, il l’avait appris par son père s’étaient absentés quelques jours pour rejoindre la grande famille dans le nord, laissant la maison à la charge de la vieille bonne.

Elle ne poserait aucun problème. Anatole avait tout prévu et tout ce dont il avait besoin tenait dans un grand sac en toile qu’il portait sur le dos.

Il sonna à la cloche qui pendait à côté de l’imposante porte en bois massif et fut accueilli par la bonne à qui il présenta les quelques biscuits qu’il avait confectionnés.

Elle le fit entrer, fit honneur à ses pâtisseries et entama une brève conversation avec le jeune homme avant de sombrer dans un profond sommeil.

Anatole la porta dans une chambre à l’étage qu’il ferma à clef.

Le somnifère agirait suffisamment longtemps, mais mieux valait prendre le plus de précautions possibles.

Il descendit alors dans le petit salon et y disposa son matériel.

Chapitre quinzième

La surface polie du miroir reflétait de manière parfaitement symétrique les quelques bougies qui avaient été placées sur le sol selon une configuration bien spécifique qui ne pouvait permettre aucune variante.

Un petit guéridon en chêne supportait le poids de trois gros volumes poussiéreux alors que sur une seconde table, plus petite, avaient été déposés divers instruments tels que des talismans aux signes cabalistiques et des crucifix de différentes natures.

Anatole alluma consciencieusement toutes les bougies et pénétra dans le pentacle qu’il avait tracé sur le sol.

Il feuilleta le vieux livre pour vérifier si tout avait été fait conformément aux règles mais son regard se tourna soudain vers le grand miroir au fond de la pièce.

Il n’y avait rien. Il n’y vit que sa propre image, debout derrière une table en bois.

Il se moqua de sa stupidité. Comment pouvait-il déjà être là ?

Il jeta un coup d’œil autour de lui et ne remarqua rien qui eût pu mettre en danger l’expérience qu’il allait mener.

Il retroussa ses manches et se décida à procéder à la première incantation. Les pages du premier grimoire tournèrent sous ses doigts jusqu’à celle qui contenait les paroles appropriées.

Il les prononça avec force et clarté et, retenant son souffle, attendit quelque résultat.

Mais rien ne vint déranger le silence du petit salon.

Il reprit alors les mêmes paroles, tâchant d’améliorer encore sa diction. Encore une fois, il patienta mais en vain. La troisième serait la bonne. Il replongea dans son livre et récita à nouveau la fameuse formule qu’il interrompit en son milieu, son attention attirée par un fait étrange.

Il avait en effet l’impression d’entendre une voix répéter après lui les paroles qu’il prononçait. Il continua la lecture avec plus de force cette fois puis s’arrêta soudainement, tendant l’oreille.

Un frisson lui parcourut l’échine lorsqu’il se rendit compte que cette voix qui semblait provenir du miroir n’était autre que la sienne et qu’outre le fait qu’elle répétait ses paroles avec un temps de retard, elle les prononçait à l’envers.

Anatole connaissait en effet la faculté que possédaient ces créatures infernales à converser indifféremment à l’envers comme à l’endroit.

Or, une fois l’effet de surprise dissipé, Anatole réalisa tout à coup que le phénomène était, dans son cas, loin d’être étonnant, il était même totalement prévisible.

Il reprit donc sa lecture et la termina, ignorant les paroles inintelligibles qui provenaient du miroir.

Il leva ensuite vers celui-ci des yeux qui témoignaient de son excitation et perçut enfin, alors que la voix incantait une nouvelle prière incompréhensible, une ombre qui se rapprochait du monde des vivants. Le miroir, ayant perdu sa fonction réfléchissante, pouvait, à présent, faire office de porte.

La pièce entière commença soudainement à trembler, comme si tous les objets qui s’y trouvaient prenaient vie et laissaient transparaître leur peur.

L’ombre se rapprochait, la voix haussant le ton muait peu à peu en une autre, rauque et sourde. Des murmures s’élevaient de partout dans la pièce, et lorsque la masse sombre atteignit la surface lisse du miroir, elle y plongea la main et le fit éclater en morceaux qui volèrent au travers du salon, dans un éclair de lumière aveuglante.

Anatole se couvrit les yeux et les rouvrit quelques secondes plus tard, intrigué par le mystérieux silence qui régnait à présent.

Tout était calme. Les meubles ne gémissaient plus, la lumière qui avait faibli était revenue et le miroir était intact.

Du moins pour ce qu’il pouvait en juger, car quelqu’un se tenait devant, debout et immobile.

Ce n’était non pas la créature immonde qu’il avait rencontrée, mais une jeune fille aux longs cheveux blonds et aux yeux clairs qui le fixait intensivement.

Anatole resta hébété, réalisant que celle qui se tenait devant lui n’était autre que la tant haïe France Schaurfield.

La température de la pièce avait étrangement baissé.

Anatole frissonna et en profita pour détacher son regard de cette rencontre pour le moins inattendue.

– Ainsi, même après ma mort tu prends goût à me narguer, lança la jeune fille non sans une pointe d’ironie.

Anatole ne répondit pas.

– As-tu apprécié mes manifestations? J’espère autant que moi, mon amour. Ne nous étions-nous pas promis de tout partager ?

Anatole ne l’écoutait pas vraiment, il tentait de se rappeler, de découvrir une éventuelle corrélation entre France et le démon.

Peut-être n’y en avait-il pas, peut-être la créature cherchait-elle ses points faibles, bien que l’image de France n’eût pu en aucun cas éveiller quelque sentiment de confiance chez lui.

– Je te vois pensif, dit-elle, peut-être es-tu surpris de me voir ici. Cela ne m’étonne aucunement. J’ai agi avec tellement de soin que toi-même tu aurais été incapable de me suspecter.

Regarde-moi. Qui est le plus puissant à présent ? Le maître ou l’élève ? Tu me fus si utile, au début. Mais tu me cachais des choses, tu craignais que je puisse connaître ce que tu appelais « les secrets qu’il vaut mieux ignorer ». Je me suis alors rendue compte de ta médiocrité et j’ai cherché un autre maître.

Anatole, qui l’écoutait attentivement, maintenant, intervint brusquement:

– L’homme à la maison rouge?

– Non, dit-elle sèchement, il ne fut qu’un moyen d’y arriver. Pauvre idiot ! Conscient de son erreur, il essaya de m’arrêter.

– Qui reprit ta formation alors ? Demanda Anatole, curieux mais sentant une vague d’effroi lui traverser le corps, comme s’il se doutait de la réponse.

– N’as-tu donc pas une idée sur la personne qui aurait pu m’apprendre tout ce dont tu appréhendais que je sache ? Demanda-t-elle.

Je l’ai invoqué, il est venu et m’a accueilli à bras ouverts dans sa famille. Passés les détails administratifs que tu connais, il consentit à répondre à toutes mes questions.

L’apprentissage était rapide avec lui. Je buvais chacune de ses paroles avec cette sensation d’extase que peu de gens connaissent. Or ce temps est révolu, tu as mis honteusement fin à mon éducation avant son terme et maintenant, il est trop tard !

J’avais une dette envers toi. Tes livres m’ont ouvert bien des portes dans mes rapports avec le Maître. Considère qu’elle ne pèse plus rien. Sache maintenant que tes secondes sont comptées. Le sort que je te réserve sera le prix de ton insolence et de ta stupidité. Je t’offre l’éternité, mais pas celle que tu aurais pu trouver aux côtés du créateur. Il n’y aura aucune rédemption pour toi ni celle que mon maître aurait pu t’offrir – il sait être bon parfois – mais celle que JE te réserve.

Il est un monde tellement anodin que la plupart le connaissent mais ne s’en soucient pas, un monde où tout n’est que fausse image, fausse réalité. C’est là que je t’emmène. Il sera ta prison, ta chambre de torture. Je serai le bourreau.

– Tu sembles bien sûre de toi, France, si tu te nommes encore ainsi, rétorqua Anatole, une pointe de mépris dans la voix.

– Tu connaîtras mon véritable nom en temps voulu, reprit-elle, semblant perdre patience.

Elle tendit sa main vers Anatole en signe d’invitation:

– Viens à moi, à présent. Ne me résiste pas. Cela ne vaut pas la peine.

Mais Anatole ne bougea pas. Il se savait protégé, d’une part par le pentacle dans lequel il se trouvait, de l’autre par les différents objets sacrés qu’il avait pris la précaution de prendre avec lui. Il posa sa main sur la petite table et empoigna un des talismans qu’il avait confectionné. Il murmura des mots secrets et il se mit à briller d’une pâle lueur blanchâtre.

France ne bougeait pas, le bras toujours tendu en avant.

Anatole brandit le pendentif en direction de la jeune fille qui éclata de rire en baissant son bras de découragement.

– Le moment n’est plus à la plaisanterie, Anatole, lui cria-t-elle, que comptes-tu faire avec ce bijou de grand-mère?

Me faire peur ? M’éloigner ? Plus rien ne pourra te sauver, maintenant. Ne m’oblige pas à venir te chercher.

Anatole, ignorant ces avertissements, prononça une dernière parole et lança violemment l’amulette qui brillait maintenant de mille feux. Elle vola à travers la pièce en direction de France qui, gardant sa totale contenance la dévia d’un revers de main.

– Ta stupidité m’agace. Il est temps de mettre fin à ce cirque, lança-t-elle d’une voix courroucée.

Elle fit un pas en avant, leva les bras et des flots de flammes envahirent la pièce calcinant meubles et tapis.

Anatole se positionna bien au centre du pentacle qui l’isolait du feu dévastateur.

Il tenta de garder son calme et feuilleta rapidement les pages de ses grimoires, se souvenant soudain d’une incantation qui pourrait lui être utile. La chance lui sourit, il la trouva rapidement. Sans oser lever la tête, il en fit la lecture à haute voix. L’effet ne se fit pas attendre, il vit la silhouette de France, encore visible à travers les flammes, se plier de douleur, comme forcée à se prosterner face à une force supérieure. Il aperçut un rictus de haine sur son visage et l’entendit réciter des paroles couvertes par le bruit de la tempête de feu qui se déchaînait dans la pièce.

Des plaintes déchirantes s’élevèrent alors, de sourdes lamentations qu’Anatole assimila à un hymne démoniaque, en l’honneur de tout ce qui est mal et qui lui appartient.

A l’écoute de ces gémissements infernaux, France sembla reprendre contrôle d’elle et elle se retrouva bientôt debout, s’approchant du pentacle, les yeux emplis de haine.

Anatole fit instinctivement un pas en arrière, s’approchant dangereusement du bord du cercle auquel il devait encore la vie.

France lui faisait face à présent. Seuls un trait de craie et une jetée de sable les séparaient. Elle ferma les yeux, visiblement en pleine concentration et les rouvrit soudainement, projetant un vent violent en face d’elle qui détruisit le pentacle et annihila par la même occasion ses effets protecteurs.

Anatole n’en revint pas, une telle puissance le dépassait.

Les flammes le tirèrent cependant rapidement de ses considérations car il était maintenant sans défense face à ce feu qui, comme la dernière fois le plongea dans une souffrance abominable.

Il tomba à genoux puis sur le ventre, en proie au supplice des damnés. Il devinait, le dominant, la présence démoniaque de cette femme-démon debout devant lui, savourant sa victoire.

Il était en son pouvoir, toute fuite était à présent impossible, elle l’emmènerait dans son monde où l’attendaient les pires tourmentes et ce jusqu’à la fin des temps. La souffrance éternelle.

– Les jeux sont faits, Anatole, cria-t-elle, il te faut quitter ce monde.

Sur ces mots, Anatole la vit se tourner vers le miroir et s’en approcher d’un pas lent. Il savait qu’ils le traverseraient tous les deux pour ne plus jamais en ressortir.

A bout de force, Anatole se laissa choir sur le sol où les flammes lui brûlèrent la peau de plus belle.

Son attention fut soudain attirée par un scintillement à quelques mètres de lui qui s’intensifia peu à peu et grandit pour atteindre la taille d’une fenêtre.

Le crucifix !

Il était certainement tombé lorsqu’Anatole avait entraîné dans sa chute les deux tables en bois.

A nouveau, il allait le sauver. Il rampa, malgré la douleur en direction de la blanche lumière.

France lui tournait toujours le dos, semblant occuper toute son énergie à rouvrir le portail.

Anatole avait à peine parcouru un mètre que l’image de ses livres lui revint à l’esprit. Ils devaient se trouver sur le sol quelque part vers la gauche. Il ne pouvait les oublier ici, ils étaient bien trop précieux. Il roula péniblement sur le côté et s’aventura malgré sa douleur plus profondément dans la fournaise.

Avançant à l’aveuglette dans ce décor infernal, sa main heurta quelque chose. Il reconnut le candélabre qu’il avait placé à côté de ses grimoires qui ne devaient pas être loin.

Il continua sa douloureuse progression jusqu’à ce que ses doigts entrassent en contact avec la surface froide de la couverture d’un de ses livres. Leur résistance au feu semblait bel et bien éprouvée, cette fois.

Il s’en saisit, ainsi que des deux autres qui gisaient à côtés du premier, et reprit sa route vers la mystérieuse lueur, tandis que de nouvelles lamentations s’élevaient de toutes parts.

Anatole jeta un coup d’œil vers le miroir. Le portail s’ouvrait.

Il devait faire vite, très vite, mais il en était incapable.

Se sentant perdre la raison dans ce brasier et les lourds volumes sous les bras qui le ralentissaient, il réalisa qu’il ne pourrait jamais gagner la lumière qui constituait son seul salut. Il entendit des cris stridents et vit les flammes redoubler de vigueur. Le temps était venu.

La pièce entière vibra en tous sens et il se sentit attiré par une force prodigieuse vers le miroir qui brillait d’une éclatante lumière bleue. France en franchit le seuil et Anatole la vit pour la seconde fois sous sa nouvelle et véritable forme, celle d’une créature hideuse aux ailes plus noires que les ténèbres et au crâne cornu. Il vola littéralement au travers de la pièce, lâchant malgré lui les livres qu’il tenait et fut englouti par le miroir tandis que la divine lueur blanche disparaissait, allant et venant comme un cœur malade qui remplit son office jusqu’au dernier moment.

Chapitre final

Au loin, s’élevant doucement au-dessus de l’horizon, le soleil redonnait peu à peu vie à la verte campagne.

Il semait ses rayons de lumière et partageait sa délicate chaleur, alors que les premiers oiseaux faisaient leur apparition et saluaient ce jour naissant par de joyeux chants et des danses colorées.

La bonne descendit les marches du grand escalier la tête un peu lourde. Elle n’avait plus aucun souvenir de la journée précédente comme si elle ne l’avait pas vécue. Elle avait dû nettoyer le tapis de la salle de séjour, mais s’était retrouvée le lendemain matin dans la chambre d’ami, enfermée à clef de surcroît.

Heureusement, possédait-elle sur elle un double de chacune des chambres que les étrangers pouvaient utiliser.

La maison était calme.

Attentive à d’éventuels bruits autres que celui de ses pas, la servante tendait l’oreille en même temps qu’elle faisait le tour des pièces importantes. Elle remarqua sur la table de la cuisine des biscuits qu’elle n’avait jamais vus et continua, intriguée, son inspection.

Elle ouvrit la porte du petit salon et resta interdite au spectacle qui s’offrait à elle.

Tous les meubles ainsi que les murs et les tapis avaient été brûlés. Les tables, le buffet, le petit bureau, bien qu’encore reconnaissables, étaient pratiquement réduits en cendres et avaient été éparpillés dans toute la pièce noire et puant la suie. Un objet semblait avoir échappé à l’incendie, c’était un grand miroir mural que l’on avait détaché pour une raison ou une autre.

Elle quitta la pièce précipitamment, décidée à avertir la police. Le pyromane se trouvait peut-être encore dans la maison!

Le soleil illuminait toute la pièce, maintenant. Des cendrées voletaient toujours dans le petit salon tandis que les dernières braises s’éteignaient. Le miroir, ne reflétant plus que la lumière du soleil, avait repris son anodine apparence et semblait attendre de reprendre sa place sur le mur d’un couloir.

Les rayons solaires dévoilèrent soudain un autre objet ayant été épargné par les assauts destructeurs du feu.

C’était un vieux livre relié de cuir en partie recouvert de cendres. Il semblait intact et quiconque s’en serait approché aurait découvert qu’il en cachait deux autres et aurait peut-être entendu qu’il criait désespérément, à la recherche d’un nouveau maître.

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Le procès des sorcières de Sugny et l’enclosure des femmes

burn_her_by_ailinon_Justice et religion font bon ménage depuis plusieurs millénaires. En effet, les premières règles juridiques s’inscrivaient dans une trame sacrée qui leur conférait une légitimité quasiment indiscutable. Le roi d’un peuple, souvent conseillé par des prêtres, faisait respecter des règles censées être dictées par des divinités. Qui donc aurait été suffisamment hardi pour s’y opposer ouvertement ?

La justice laïque, prétendument indépendante de préceptes religieux, est héritière de la révolution française de 1789 et peut être vue comme une exception anthropologique. Elle est somme toute récente et malgré tout assez fragile. En outre, il suffit de lire les textes révolutionnaires pour se rendre compte que la philosophie ayant servi de socle de base à leur écriture véhicule des valeurs à forte connotation sacrée : la volonté générale comme instance supérieure, la justice dépassant les intérêts particuliers, la recherche de la connaissance éclairée, le contrat social comme principe axiomatique, etc. Il s’agit d’idéaux philosophiques qui remplacèrent les idéaux religieux. La justice ne s’est dès lors jamais totalement débarrassée de ses nombreux héritages religieux malgré ses démentis à ce sujet.

sugny

Je me suis récemment  rendu dans le sud de la Belgique où j’eus vent d’un procès qui eût lieu en 1657 dans le petit village de Sugny, procès au terme duquel trois femmes furent condamnées pour des faits de sorcellerie. Je me rendis aussitôt dans ce village pour en savoir un peu plus. Que s’y passa-t-il ?

En 1657, le village de Sugny était entouré d’une vaste forêt parfois nappée d’un épais brouillard et de laquelle certains habitants prétendirent avoir entendu d’étranges bruits ou avoir surpris des silhouettes dansant à la faveur de la nuit. Au sortir de l’hiver, au mois de mars, plusieurs décès d’habitants ou d’animaux survinrent mystérieusement dans le village. Ainsi raconta-t-on que Nicolas Pierret, époux de Jeannette Petit (75 ans), passa subitement de vie à trépas après avoir mangé un morceau de fromage. Peu de temps après, Jeannette Petit se rendit chez Bertelotte, la sœur de son défunt mari. Bertelotte fut bientôt retrouvé morte ainsi que son fils. En outre, cette même Jeannette aurait bousculé Nicolas le Bailly ce qui le fit trembler de tous ses membres.

Des rumeurs circulèrent à propos, d’une autre Jeannette, Jeannette Pihart (45 ans) qui aurait eu des rapports avec un diable nommé « Soufaque », qu’elle alla aux danses diaboliques à la Goutelle, à Soffa et aux Hatrelles. Elle aurait en outre jeté de la poudre au Petit Jean qui devint malade mais qu’elle lui frotta ensuite le ventre pour le guérir.

On dit que Marson Huart (60 ans) aurait renoncé à Dieu pour adorer un démon nommé « Belsébuth ». Elle a d’ailleurs fait mourir Marie et Jeanne du Bier avec de la poudre noire qu’elle aurait mise dans du lait.

Une troisième Jeannette, Jeannette Huart (60 ans), sœur de Marson, aurait quant à elle toussé en passant devant l’étable de Jean Pierrard, faisant mourir un bœuf. Elle aurait également provoqué le mort du petit garçon de Margueritte Chorcan en le frappant d’un sabot. Elle aurait en outre rendue malade Jacquette Levert. Notons que la mère et la tante de Jeannette Huart avaient été bien antérieurement condamnées et exécutées pour des faits de sorcellerie.

Tous ces drames ne pouvaient pas être dus au hasard !

Le sieur de la Bische, seigneur de Sugny qui faisait rendre la justice par son procureur fiscal et ses échevins à partir de la Cour Souveraine de Bouillon et dépendait du Prince-Evêque de Liège fut interpelé. Il chargea Thomas Géradin, greffier au Tribunal de Sugny, d’instruire l’affaire et de rendre justice. A cette fin, il fut aidé par deux échevins analphabètes, Mergny et Daubier.

Les trois Jeannettes furent arrêtées le 1er février et Marson Huart le 28 février 1657. Le procès commença le lendemain, soit 29 février 1657. Plus de soixante-dix témoins défilèrent et attestèrent des soupçons qui portaient sur les accusées.

Ces dernières nièrent d’abord farouchement les accusations qui portaient sur elles. Elles furent alors soumises à la question. Elles endurèrent le supplice de l’eau, de l’aiguille et de l’écartèlement avant de tout avouer. Le 22 mars 1657, la Cour de Bouillon condamna trois d’entre elles à mort : elles devrait être d’abord pendues puis brûlées sur un bûcher, leurs cendres devant alors être jetées au vent.

Jeannette Pihart, quant à elle, fut condamnée à un bannissement perpétuel du duché de Bouillon et à la confiscation de ses biens. Elle parvint toutefois à s’enfuir avant la sanction et ne fut jamais retrouvée.

Que peut-on penser aujourd’hui de ce fait divers dramatique ? Voici quelques réflexions en guise d’hypothèses, pistes de réflexion à sa compréhension.

La thèse de l’enclosure

Federici, Guazzini et Senonevero (2014) ont posé l’hypothèse que la chasse aux sorcières du seizième siècle était la conséquence d’un changement d’abord agricole mais aussi socio-économique important, celui de l’enclosure. Que s’est-il passé à ce moment-là selon eux ?

Le servage s’était développé en Europe, entre les cinquième et septième siècles de notre ère, à la suite de l’effondrement du système d’esclaves sur lequel avait été construite l’économie de la Rome impériale. Au quatrième siècle, dans les territoires romains et dans les nouveaux états germaniques, les propriétaires fonciers durent accorder aux esclaves le droit de disposer d’un terrain et d’une famille pour tempérer leur propension à la révolte et empêcher leur fuite. En même temps, les propriétaires terriens commencèrent à soumettre les paysans libres, qui, ruinés par l’expansion de l’esclavage et plus tard par les invasions germaniques, se sont tournés vers les seigneurs pour réclamer leur protection. Cette demande de protection induisit leur subordination et leur dépendance. Les anciens esclaves devinrent des serfs.

Malgré la relation asymétrique entre le maître et le serf, ce système donnait toutefois au serf un accès direct à des moyens de subsistance. En échange du travail qu’il était obligé de faire sur la terre des seigneurs, le serf recevait un lopin de terre qu’il pouvait utiliser pour subvenir à ses besoins, et le transmettre à ses enfants. Cet arrangement accrut l’autonomie des serfs et améliora leurs conditions de vie.

L’expérience de l’autosuffisance acquise par les paysans en ayant accès à la terre eut aussi un impact politique et idéologique. Au fil du temps, les serfs commencèrent à considérer la terre qu’ils occupaient comme leur appartenant et à considérer comme intolérables les restrictions imposées par l’aristocratie à leur liberté. Avec l’utilisation de la terre, ils eurent accès aux « communautés » – prairies, forêts, lacs, pâturages sauvages – qui fournissaient des ressources essentielles à l’économie paysanne (bois de chauffe, bois de construction, étangs à poissons, pâturages pour animaux) et favorisaient cohésion et coopération communautaires.

La terre était généralement donnée aux hommes et transmise par la lignée masculine, bien que de nombreux cas de femmes en héritèrent. Elles avaient un statut de second ordre. Néanmoins, les femmes serves étaient relativement indépendantes des hommes. La dépendance des femmes à l’égard des hommes au sein de la communauté servile était limitée par le fait que l’autorité des maris et des pères était soumise à celle des seigneurs, qui revendiquaient la possession des personnes et des biens des serfs et tentaient de contrôler tous les aspects de leur vie. L’autorité des hommes serfs sur leurs parents féminins était en outre limitée par le fait que la terre était généralement attribuée à la cellule familiale et que les femmes y travaillaient et pouvaient également disposer des produits de leur travail et ne devaient pas dépendre de leurs maris pour le soutien.

Toujours selon Federici et al. (2014), dans la société médiévale, les relations collectives prévalaient sur les relations familiales et la plupart des tâches accomplies par les serfs (lavage, filage, récolte et entretien des animaux sur les communs) étaient réalisées en commun C’est la base d’une socialité et d’une solidarité féminines intenses qui permettaient aux femmes de résister aux hommes.

Yorkshire Dales

La logique communautaire connut toutefois un changement majeur dès le douzième siècle en Angleterre et dès le seizième siècle en Europe lorsque les terres séculairement exploitées par les paysans et les artisans revinrent entre les mains de riches propriétaires qui les exploitèrent à des fins financières. Les espaces agricoles et les forêts furent pourvus de frontières (haies, murs, etc.) faisant preuves de propriété. Certains anciens paysans furent salariés pour les exploiter mais les autres durent trouver d’autres moyens de subsistance ou durent se résoudre à partir. Ce mouvement est appelé enclosure.

Selon Federici et al. (2014), les femmes furent celles qui souffrirent le plus de la perte des terres et de la désintégration de la communauté villageoise. Cela tient en partie au fait qu’il leur était beaucoup plus difficile de devenir des vagabonds ou des travailleurs migrants, car une vie de nomade les exposait à la violence masculine, en particulier à une époque où la misogynie s’aggravait. Les femmes étaient également moins mobiles en raison des grossesses et des soins aux enfants. Les femmes ne pouvaient pas non plus devenir soldats contre rémunération. Les enclos ont également eu un impact plus négatif sur les femmes car, dès que la terre fût privatisée et que les relations monétaires commencèrent à dominer la vie économique, elles eurent plus de difficultés que les hommes à subvenir à leurs besoins, étant de plus en plus confinées au travail de reproduction, travail complètement dévalué.

[D]ans l’Europe du xviie siècle, les femmes ont été exclues de toutes les activités qu’elles avaient en dehors de la maison. Au Moyen-Âge, elles furent exclues des guildes, qui constituaient à peu près un équivalent des organisations des travailleurs contemporaines. Très vite, elles ne purent obtenir que des emplois en référence au travail domestique : infirmières, nourrices, domestiques, blanchisseuses, etc. C’est ainsi que commence à se dessiner sous nos yeux la formation très concrète, sous des formes historiques très précises tout au long des xvie et xviie siècles d’une nouvelle forme de travailleuse qui s’est vue de plus en plus invisibilisée. (Federici, 2014)

Dans ce contexte, certaines femmes firent résistance à ce qu’elles vécurent comme une désappropriation, une réduction de leur liberté et une perte de reconnaissance. Le pouvoir en place réagit quant à lui sous la forme d’une rétorsion nouvelle prenant le visage de la chasse aux sorcières. Selon Federici et al. (2014), cette chasse – sous de fallacieux prétextes religieux – poursuivait donc un but sociétal mais surtout économique : cantonner la femme dans des activités ménagères qui ne furent plus rémunérées financièrement. A partir de ce moment, il devint naturel que les tâches effectuées par les femmes soient effectuées de manière bénévole.

Un décor particulier : une nature inquiétante et hostile à Sugny

Les faits de Sugny prennent place sur une scène particulière. Nous sommes dans un petit village isolé auquel la forêt hivernale confère une atmosphère inquiétante.

foret

Le rapport entre les hommes et la nature a toujours été auréolée de magie et de mystère tant et si bien que leur tendance naturelle fut d’attribuer une vie et des intentions aux arbres, aux lieux voire aux objets. C’est par projection de ses propres ressentis intérieurs que l’homme construisit un environnement animiste, parfois bienveillant mais souvent menaçant. Les forêts, les marais, les grottes, les fissures rocheuses, les lacs profonds, les nuits obscures se prêtaient d’autant mieux à ces croyances qu’ils échappaient partiellement aux sens humains. Au moins l’homme perçoit son environnement au plus il l’imagine. Par conséquent, les phénomènes incompris suscitent le recours à l’imagination pour tenter d’y conférer une intelligibilité minimale.

A Sugny, les décès tant répétés qu’inexpliquées furent dès lors susceptibles d’avoir induit le recours à la pensée magique, seule à même d’offrir une grille de lecture compréhensible pour la population.

Le village de Sugny comme système social

Les petits villages des Ardennes n’étaient – et ne le sont pas bien plus aujourd’hui – guère peuplés. La conséquence en était que chacun connaissait et interagissait avec chacun de manière plus au moins régulière. On peut dès lors concevoir le village comme un microcosme, un système de relations de chacun avec tous les autres. Bien entendu, le village partageait des liens avec les autres villages et les villes de la région mais les routes peu sécurisées les rendaient plutôt rares. Par conséquent, les relations étaient principalement endogènes : on voyait souvent les mêmes personnes, qu’on les appréciât ou qu’on les détestât. La fréquence et la proximité de ces relations induit immanquablement le fait qu’il était quasiment impossible d’être indifférent envers tel ou tel autre villageois.

Les accusations de sorcellerie n’apparurent donc probablement pas ex nihilo. Au contraire, des liens d’amitié et d’inimitié leur préexistaient.

Les morts de Nicolas Pierret, de sa sœur et du fils de cette dernière semblent avoir été un élément déclenchant des suspicions de sorcellerie. La haine des villageois se dirigea alors tout naturellement sur Jeannette Petit, responsable évidente de ces trois décès. L’histoire ne raconte toutefois rien des relations qu’elle entretenait avec les autres villageois. Ces derniers, en lieu et place de soutenir la pauvre veuve éplorée, l’accusèrent massivement. Lors de l’audition des témoins, il n’y en eut pas un seul qui prit la défense des quatre accusées. Elles apparurent dès lors comme des boucs émissaires idéalement désignées comme sources des malheurs du village. Notons la forte proportion de femmes parmi les témoins du procès : parmi les quarante personnes citées par Parizel (2009), 77% étaient des femmes. Où étaient donc partis les hommes à cette époque ? L’histoire ne le dit pas non plus. Il semble donc que cette accusation de sorcellerie fût une affaire de femmes à l’encontre de femmes.

La femme célibataire comme personnage dangereux de la société

Ce procès de sorcellerie semble mettre en exergue combien le personnage de la femme célibataire ou veuve perturbe l’ordre social. La femme seule est alors accusée de forniquer dans les forêts et de tuer ceux qu’elle envie. Elle est une figure sexuelle et meurtrière automatiquement assimilée au Diable. Elle est l’antithèse des préceptes religieux chrétiens selon lesquels la conjugalité est garante de paix sociale. Une femme qui échappe à l’autorité de son mari est une personne dangereuse pour la collectivité. Elle doit dès lors être neutralisée d’une manière ou d’une autre avant qu’elle ne fasse des émules et ne menace fondamentalement l’ordre social.

Quatre siècles après l’exécution des “sorcières” de Sugny, les enjeux contemporains relatifs à l’émancipation de la femme sont particulièrement vifs. Ils sont le signe que le personnage de la “femme libre” demeure encore aujourd’hui un personnage redouté et subversif qu’il s’agit de dompter.

Références

Federici, S. (2014, mars 2). Aux origines du capitalisme patriarcal : entretien avec Silvia Federici. Contre-temps. Consulté à l’adresse http://www.contretemps.eu/origines-capitalisme-patriarcal-entretien-silvia-federici/

Federici, S., Guazzini, J., & Senonevero, C. (2014). Caliban et la sorcière : femmes, corps et accumulation primitive. Senonevero; Entremonde.

Parizel, M. (2009). Le procès des sorcières de Sugny. Famille d’Ardenne n°9, 3-12. Retiré de : http://www.marcparizel.be/Files/288_p_09.pdf

Merci au Centre touristique et culturel de Vresse-sur-Semois pour les informations transmises ayant permis la rédaction de cet texte.

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The Cell ou l’essai de psychothérapie d’un tueur en série

thecellQue se passe-t-il lors des entretiens cliniques avec des auteurs de faits violents graves ? Certains y voient une simple récolte d’informations susceptibles d’orienter une éventuelle prise en charge. Toutefois, ces informations ne constituent que le frontispice du travail clinique en lui-même. En réalité, ce travail est une rencontre entre deux univers : celui du patient et celui du clinicien. De nombreux textes ont été écrits sur ce thème. Cependant, lors des entretiens que je mène en prison, les images d’un film particulier s’imposent fréquemment à moi : celles de « The Cell », réalisé en 2000 par Tarsem Singh.

Catherine Deane est une psychologue pour enfants qui expérimente une nouvelle technologie permettant de pénétrer dans l’univers mental d’un jeune enfant autiste afin de créer un lien avec lui. Au même moment, la police est à la recherche de l’auteur de plusieurs meurtres de femmes : Carl Stargher. Ce dernier kidnappe des jeunes femmes qu’il noie dans une cellule de verre, qui lui servent d’objet sexuel puis dont il se débarrasse dans la nature. Sa dernière victime est enfermée encore vivante dans la cellule alors qu’il se fait arrêter par la police mais tombe en état catatonique au même moment. La police ne peut l’interroger sur la localisation de la victime qui mourra quelques heures plus tard. La police demande alors à Catherine Deane de pénétrer dans l’univers mental de Stargher afin qu’il puisse révéler le lieu de séquestration de la femme enlevée. Après avoir hésité, Deane accepte et découvre le monde interne du tueur en série. Elle y rencontre trois de ses avatars : le jeune Carl (enfant violenté par un père sadique), le Carl adulte (qui a peur de lui-même) et le roi Stargher (une image mégalomaniaque, toute-puissante et destructrice). Son intention est de créer un lien de confiance avec le jeune Carl. Elle se retrouve toutefois prisonnière du monde mental du tueur duquel elle ne parvient à s’échapper que grâce à l’intervention d’un policier qui s’est également connecté à l’appareil. Deane et le policier parviennent à découvrir le lieu de la cellule. Le policier parvient in extremis de sauver la victime. Deane, quant à elle, décide de prendre un risque : celui d’inverser le sens du transfert et d’amener le jeune Carl dans son propre univers. Il n’y vient toutefois pas seul car le roi Stargher s’y impose également. Deane le combat et se montre victorieuse. Elle libère alors les deux figures de Carl qui meurt, pacifié.

« The Cell » est un film qui alterne deux réalités : d’abord la réalité quotidienne sur fond de meurtres et puis la réalité psychique qui ne répond pas aux mêmes règles. Le réalisateur semble avoir été particulièrement attentif à l’esthétisme visuel et sonore des scènes relatives à l’univers psychique : des images – parfois anodines, parfois sexuelles, parfois violentes, parfois rassurantes – s’enchaînent sans lien évident de prime abord. On croit évoluer dans les bribes mnésiques du tueur non articulées les unes avec les autres. Ce monde n’a pas de sens et s’avère terrifiant. Les corps sont morcelés, le sexe de la femme est un objet obsédant et anxiogène, la douleur n’existe plus, les rares moments de répit sont éphémères, le temps est suspendu, une dualité s’impose : être dominé ou être le dominant ultime. Il s’agit de l’univers mental d’un individu qui n’a pu construire une base de sécurité suffisante pour dépasser les angoisses archaïques. En effet, lorsque l’être humain naît puis grandit, il passe par différentes étapes qui lui permettent d’apprendre des choses. Par exemple, être empathique envers autrui nécessite d’avoir compris que les autres sont différents de nous-même, que les émotions peuvent être reconnues sans nous détruire et que la parole permet d’organiser notre univers personnel ainsi que la rencontre avec l’autre. L’humain ne naît pas empathique, il doit le devenir au fil de ses expériences.

Dans « The Cell », nous apprenons que Carl Stargher fut élevé par un père particulièrement violent qui se moquait de son goût pour les poupées et le brûlait avec un fer à repasser pour lui apprendre à être un homme. Ces événements créèrent des fixations psychiques qui engluèrent l’enfant dans un monde insécurisant voire terrifiant où les êtres ne sont pas vraiment humains. Les femmes enlevées puis tuées ne sont que des objets de curiosité, celle du mystère de la féminité qui avait été interdite au jeune Carl.

Quel est le rapport entre ce film et la psychothérapie ?

Comme moment clinique, la psychothérapie nous amène de nous confronter à des univers psychiques à chaque fois différents qui résultent des expériences de vie du patient. Le thérapeute ne connaît bien sûr pas cet univers à l’avance. Les entretiens cliniques apparaissent dès lors comme des expéditions anthropologiques en terres inconnues. Ces terres sont-elles accueillantes ? Sont-elles hostiles et dangereuses ? Sont-elles trompeuses ? Seule leur exploration permet de répondre à ces questions. Il y a toujours une aventure dans l’entreprise clinique. En quoi peut-il être question de thérapie ici ? Parce que le clinicien n’est pas une terre vierge. Au contraire est-il porteur de ses propres expériences, parfois réussies, parfois ratées. A sa manière, il a pu transcender certaines questions existentielles, philosophiques et psychiques. Il est alors susceptible de contenir les questions irrésolues du patient pour qu’elles puissent prendre du sens pour lui, lui permettant alors de se les réapproprier. A sa manière.

Le psychanalyste Wilfred Bion a appelé éléments bêta, les sensations brutes dont le psychisme du patient ne sait que faire. Il est alors dépassé et subit passivement ces éléments, provoquant de l’angoisse.

Les éléments alpha, quant à eux, sont des contenus psychiques qui s’inscrivent dans une trame symbolique, ce qui signifie qu’ils ont du sens pour le patient. Il peut dès leurs les manier puisqu’il s’agit d’objets sur lesquels il a une maîtrise à tout le moins partielle.

Lors des entretiens, le psychothérapeute recourt à la fonction alpha, c’est-à-dire qu’il est susceptible de prêter sa propre capacité à gérer ses angoisses au patient. Comment ce dernier va-t-il s’en servir ? Nul ne peut le savoir à l’avance avec certitude car c’est le patient qui trouve sa propre voie pour s’approprier ses objets internes.

Dans « The Cell », la psychologue prend le risque d’importer Carl dans son propre univers mental. Il s’agit d’une illustration de la fonction alpha de Bion.

L’exercice de cette fonction alpha est loin d’être évident car il constitue potentiellement une menace pour le clinicien. Dans la prise en charge de certains patients, ce qu’on appelle les objets internes sont très abîmés, la capacité de créer un lien avec autrui apparaît comme un danger pour le patient, les émotions ont été neutralisées parce que potentiellement destructrices et les fantasmes sont dominés par cette même destructivité. Le clinicien peut être happé par cette destructivité qui annihile ses capacités à penser et donc sa fonction alpha. Il serait ainsi en proie aux éléments bêta du patient susceptibles de raviver les siens. La prise en charge thérapeutique devient alors caduque et anxiogène pour le clinicien. Elle doit être interrompue.

Au plus les fixations psychiques sont précoces dans la vie du patient, au plus les éléments bêta sont dominants, tels des trous noirs qui aspirent la pensée. Certains thérapeutes refusent d’entreprendre des psychothérapies avec ce type de patient. Certains autres tentent toutefois de relever ce défi thérapeutique. Il n’est toutefois envisageable que si le clinicien est soutenu par une équipe qui défend la pensée dans un contexte rassurant et bienveillant. Les réalités institutionnelles (de la prison ou de la psychiatrie) n’offrent malheureusement pas toujours ce cadre de travail. Parfois constate-t-on même qu’elles violentent les intervenants au nom d’idéologies qui les dépassent telle que l’efficacité à court terme, d’idéaux managériaux ou des procédures bureaucratiques insensées. Les praticiens se retrouvent ainsi psychiquement incapables de faire ce qu’on attend d’eux.

Si ces obstacles sont dépassés, alors il est possible d’envisager une prise en charge en respectant le rythme de chacun : thérapeute et patient doivent avancer de concert sans s’éloigner de leur base de sécurité respective.

La restauration des objets internes est en effet lente et hasardeuse.

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Les Érinyes ou l’ire vengeresse

1084px-William-Adolphe_Bouguereau_(1825-1905)_-_The_Remorse_of_Orestes_(1863)Parmi les passions humaines, le désir de vengeance est une des plus puissantes et tenaces. Elle naît d’un préjudice physique ou moral qu’une personne estime avoir subi. Ce préjudice suscite un profond inconfort psychologique qui doit être apaisé à tout prix. Cet inconfort peut être tellement aigu qu’il peut perdurer parfois des années voire toute une vie. Certains décident même de vouer leur entière existence à assouvir ce qu’ils considèrent comme une recherche de justice. Ce sentiment intime d’injustice connote alors leur vie au point d’absorber tout le reste. Cette colère, intense et persistante, colore les pensées et influence les actions, parfois de manière irrépressible. La littérature – et les arts de manière plus large – regorgent d’exemples de destinées vengeresses qui emportent leurs héros dans une croisade justicière éperdue : Kill Bill, Gangs of New York, Impitoyable, Revenge, Angélique Marquise des Anges, Mort ou vif, Mad Max, The Crow, Commando, Carrie, The Revenant, etc.

Il s’agit d’une passion paradoxale car elle peut mener le héros à s’autodétruire :

« L’homme est prêt même à s’immoler pour autrui : la colère se jettera dans l’abîme, pourvu qu’elle y entraîne autrui. » (Sénèque, 41)

On peut dès lors, sans exagérer, concevoir l’ire vengeresse comme une émotion humaine qui a depuis toujours un impact décisif sur la civilisation humaine et les destinées individuelles :

« Cherchez ces cités jadis si fameuses, et dont à peine on reconnaît la place : qui les a renversées ? la colère. » (Sénèque, 41)

En criminologie, elle hante de nombreux passages à l’acte apparemment irrationnels et donc incompréhensibles. Comment comprendre qu’une personne tue celle qu’elle aime le plus parce qu’elle l’aurait trompée ? Pourquoi une personne exerce-t-elle des maltraitances durant plusieurs années sur des personnes qu’elle dit aimer ? Comment comprendre qu’un acte violent éclate plusieurs décennies après un vécu d’injustice ?

Nous allons tenter de répondre à ces questions en nous plongeant dans la logique vengeresse et ses tourbillons déconcertants. Pour ce faire, abordons une figure métaphorique mythologique : les Érinyes. Il s’agit de divinités grecques qui préexistent à Zeus et à sa génération. Il faut ainsi revenir aux deux premières divinités de la cosmogonie grecque.

Issue du néant chaotique, surgit Gaïa, la terre, mère de toutes choses. Elle autoengendra son époux, Ouranos, dieu du ciel qui reposait sur elle. Gaïa et Ouranos eurent plusieurs enfants, maintenus prisonniers du sein maternel par la volonté de leur père. Contrariée, Gaïa offrit une faucille à un de ses fils, Cronos, afin qu’il renversât son père. Cronos s’exécuta et émascula son père à l’aide de la faucille. Le sang de cette blessure tomba sur le ventre de Gaïa et donna notamment naissance aux Érinyes. Ouranos fut ainsi battu et exilé. Cronos prit sa place comme chef des divinités. Craignant de subir le même sort que son père, il décida d’ingérer tous ses propres enfants. Il fut lui-même renversé par un de ses fils : Zeus.

Les Érinyes sont au nombre de trois : Mégère (la haine), Tisiphone (la vengeance) et Alecto (l’implacable). Elles résident sous terre mais s’en échappent occasionnellement afin de poursuivre et tourmenter les criminels. Leur apparence est horrifique : elles sont ailées, munies de torches et de fouets, ont des serpents en guise de cheveux et leur regard est courroucé. Elles hantent inlassablement ceux qui ont perturbé l’ordre social et familial jusqu’à les rendre fous.

La mythologie nous apprend ainsi que les sœurs vengeresses sont nées d’une agression parricide : celle d’un fils qui châtre son père tyrannique. Ouranos n’est en effet pas un père particulièrement bienveillant puisqu’il empêche ses enfants de vivre au grand jour. Cronos est l’instrument de la vengeance de Gaïa. La vengeance est dès lors celle d’une mère subissant la tyrannie de son mari. Les Érinyes apparaissent comme des figures métaphoriques de la haine maternelle. Cette haine permit la libération des enfants et donc l’émergence d’une nouvelle généalogie de dieux. Mais cette haine ne disparut pas avec l’exil d’Ouranos. Au contraire, les Érinyes restent cachées dans les entrailles de leur mère (ce sont des divinités chtoniennes associées à des serpents) et en sortent soudainement lorsqu’un mortel menace l’ordre établi (comme divinités primitives, elles défendent l’équilibre cosmologique qui fait office de rempart contre les dangers du chaos).

Elles ne sont pas soumises aux divinités plus tardives (même à Zeus) et se montrent effroyables et impitoyables.

On le voit, la pulsion vengeresse vise à rétablir un équilibre perturbé de manière obstinée, quitte à faire fi de toutes autres considérations rationnelles. Cette tentative de rééquilibrage est susceptible d’entraîner la destruction des personnes impliquées.

Pour le psychologue Nico Frija (1994), le besoin de vengeance est une émotion particulière qui présente trois caractéristiques étonnantes :

  1. l’absence de gain apparent à l’action,
  2. le degré de violence parfois extrême et
  3. sa durée, sa persistance dans le temps, parfois durant des décennies.

Dans une collectivité, où les êtres humains doivent coexister, émergent immanquablement des questions de pouvoir.

Qui a le pouvoir sur qui ? Qui est acteur, qui est objet des décisions ? Ces questions vont de pair avec une lecture asymétrique des relations : certaines personnes sont toujours un peu au-dessus, certaines sont toujours un peu en-dessous. Voire beaucoup.

Par conséquent, ceux qui sont en-dessous subissent les choix de ceux qui sont au-dessus. Cela fait partie de l’ordre social et les Grecs antiques étaient les premiers à défendre l’idée d’un ordre établi inégalitaire (qui aurait osé discuter la suprématie des dieux ?). Les castes sociales sont ainsi garantes de l’équilibre sociétal. Mais lorsqu’un individu ou encore un groupe d’individus se sentent lésés, la pulsion vengeresse refait alors surface. En quoi consiste vraiment cette lésion ?

Lorsqu’une personne estime avoir été injustement traitée, elle éprouve souvent un profond vécu d’impuissance et de vulnérabilité. Ces derniers vécus provoquent alors une perte de prestige et d’estime de soi. Elle se sent humiliée et profondément atteinte dans son identité. L’être humain supporte difficilement de se reconnaître impuissant et dépendant d’une autre personne.

Pour Frija (1994), la fonction sociale de la vengeance est d’égaliser les rapports de force entre les individus d’un même groupe social. La vengeance est une manière de réguler le pouvoir lorsqu’il n’existe pas de justice centralisée. La vengeance vise ainsi à réguler les conflits entre deux parties sans référence tierce.

Se venger vise à restaurer une position active et donc une réhabilitation identitaire, peu importe le prix à payer. Comme le disait Sénèque (41), « On est toujours assez puissant pour nuire ».

La question est donc celle de la puissance et de la conviction que l’être humain peut avoir de garder la maîtrise de ses choix et de sa vie. Le vécu de passivité est un cauchemar existentiel qui doit être combattu à tout prix. L’être humain en quête de vengeance répond alors consciemment ou non à la position de Camus (1951) :

« Plutôt mourir debout que de vivre à genoux. »

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“Sans Logique” ou la vaine révolte

sanslogiquePeut-être mon clip préféré, « Sans Logique » introduit un élément nouveau dans la philosophie de Mylène Farmer, qu’elle reprendra d’ailleurs dans un de ses autres clips, « Désenchantée »: la révolte.

L’histoire débute banalement (!) dans le décors dépouillé d’une terre stérile et délavée par le temps qui, sans relâche, érode tout ce qu’il rencontre sur sa route.
Mylène Farmer et un jeune espagnol à la beauté féminine pratiquent un rituel aussi profond et troublant que celui d’une communion du sang, témoin potentiel de leur amour naissant.
L’arrivée d’un groupe de personnes âgées provoque de l’agitation chez les jeunes membres de la communauté. Ils se préparent pour une représentation théâtrale.
La nouvelle venue, rousse, est alors coiffée d’une couronne aux cornes d’acier qu’elle arbore avec un regard encore naïf et innocent.
Le spectacle commence…
Le public de vieux est installé sur un banc et admire la sérénade qu’il semble connaître par cœur. Tout est prémédité. Chaque geste est prévu par avance, même la mise à mort, au cours de laquelle une épée d’acier traverse le dos du taureau humain.
Applaudissements et explosion de joie dans le public qui fait semblant de se prendre au jeu de la surprise.
Mais personne ne remarque la petite fille… Cette petite fille au crucifix qui change sans raison apparente de place pour venir s’installer auprès de ses aïeux réactionnaires.
Or, quelque chose dérape. L’imprévu catastrophique se prépare, alors que personne n’avait jamais osé l’imaginer.
Mylène Farmer, aux cheveux flamboyants comme un feu infernal, en proie à une pulsion incontrôlable, effectue une ultime charge… meurtrière !
Alors que le toréro s’effondre sur le sol froid, l’horreur glace l’assemblée, stupéfaite. Déçue, elle quitte la piste, incapable de supporter une telle issue.

Je m’oserai ici à une interprétation qui n’implique que moi.
Je parlais tout à l’heure du thème de la révolte. En effet, on ne peut qu’être frappé par le contraste qui existe entre un acte du clip (la charge ultime) et la première partie. En effet, alors que la procédure semble réglée comme du papier à musique dans le déroulement du spectacle, un seul acte vient provoquer, non pas la colère et autres élans de protestations, mais un rejet, une tentative de déni de l’acte coupable. Les ancêtres, venus du village, symbolisent tout ce qui est conformité sociale, obéissance aux règles et orthodoxie de vie.
La corrida bien orchestrée n’est autre que l’ensemble des expectatives que « ceux qui ont vécu » portent sur le parcours des générations nouvelles.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, celui-ci est loin d’être lié à la liberté intrinsèque des personnes (le clip plaide pour son existence !), mais à une série d’attentes issues de l’esprit réactionnaire de la majorité quasi omnipotente qui constitue, entre autres, la société.
Ici intervient l’élément important du film : un dérapage par rapport aux expectatives du public et la réalité présente.
Mylène Farmer brise un tabou séculaire dans le seul but de poser sa volonté contre celle des autres. En effet, cette pulsion incontrôlable ne semble répondre qu’à une seule injonction : briser la chaîne sans fin insupportable. Elle ne réfléchit même pas aux conséquences secondaires de son acte.
La pierre fait mouche ! Le temps semble s’arrêter suite à cet acte insensé.
Seule conséquence de cette rébellion : le départ de la scène des vieux, laissant Mylène Farmer seule, contemplant les derniers instants de l’homme pour qui elle vivait…
L’acte rebelle est devenu pitoyable. Une vaine mutinerie, sans récompense aucune au courageux qui l’aurait accomplie…

Le concept de « rébellion vaine » est profond et troublant. On ne compte plus dans notre société actuelle le nombre de soi-disant rebelles qui s’insurgent contre les règles sociales. La question que pose Mylène Farmer ici, est celle de la recherche des conséquences réelles de tels actes.
Cependant, remarquons que la charge meurtrière se caractérise notamment par son côté désespéré, irréfléchi, trop spontané (le pouvoir au Ca).
Le social est un adversaire surpuissant qu’il ne faut défier que quand on est sûr de posséder les armes nécessaires pour survivre soi-même.

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Le libre arbitre et Lucifer

Fallen_angelEn criminologie, la notion de libre arbitre est incontournable car elle focalise en elle un débat complexe et passionné qui perdure encore aujourd’hui.

Elle connut sa période de gloire au XVIIIème siècle juste après la Révolution Française avec l’émergence de la philosophie des Lumières qui marqua profondément la réforme des institutions sociales. Les codes pénaux écrits à ce moment placèrent la responsabilité comme clef de voûte du système punitif : c’est parce qu’un citoyen a délibérément choisi d’enfreindre la loi qu’il peut (et doit) être puni.

Pour les Lumières, les hommes sont des êtres rationnels qui opèrent des choix ayant des conséquences prévisibles. Par conséquent, pour les juristes, la plupart des citoyens sont dotés d’un libre arbitre.

Quelques décennies plus tard, certains médecins et intellectuels contestèrent vivement ce postulat. Faisant usage d’une terminologie scientifique, les tenants de ce qu’on appelle l’école positiviste, affirmèrent que les êtres humains sont grandement déterminés par leur biologie, leur éducation et leur environnement. Ils proposèrent ainsi d’abandonner l’idée d’un libre arbitre des délinquants. Peut-on effectivement reprocher à un homme de commettre des délits s’il est né avec cette propension ? Peut-on être reconnu coupable d’être comme on est ? Ce débat hante encore très fréquemment les questions relatives à la délinquance. Il n’est toutefois pas nouveau dans l’histoire de l’humanité. En effet, dès le deuxième siècle de l’ère chrétienne, les Pères de l’Eglise se posèrent une question similaire concernant un ange particulier : Lucifer.

Dans la tradition hébraïque, l’Eternel est entouré d’anges et d’archanges qui se retrouvent ainsi entre le créateur originel et les hommes créés ultérieurement. Ces anges sont porteurs des intentions divines auxquelles ils sont par conséquent soumis. Or, l’ange préféré de l’Eternel, Lucifer, se rebella contre l’autorité de son Père et ambitionna de le surpasser. Mécontent, l’Eternel provoqua sa chute aux tréfonds des abysses, loin de la lumière divine. Le porteur de lumière (« lux », la lumière et « ferre », porter en latin) fut ainsi projeté dans le monde des ténèbres jusqu’à la fin de temps. De ce monde inférieur, il influence les hommes et tente de les éloigner des préceptes divins. Ce fut lui qui incita Adam et Eve à désobéir à l’Eternel en goûtant au fruit de l’arbre de la connaissance, provoquant ainsi leur expulsion du jardin d’Eden. Lucifer est l’antagoniste principal de Dieu, associé à Satan et au Diable.

Depuis près de deux mille ans, le personnage de Lucifer hante l’imaginaire collectif. Il est la figure diabolique principale, corrompt les hommes, inspire les sorcières, incite au vice ou au meurtre. Victor Hugo lui a consacré un texte lyrique (« La fin de Satan », 1886). Une série télévisée américaine réalisée en 2016 par Tom Kapinos, adaptée du personnage de bandes dessinées créé par Neil Gaiman, Sam Keith et Mike Dringenberg, le fait évoluer dans le monde contemporain. En 2016, le huitième album d’Enigma, écrit par Michael Cretu est intitulé “The Fall of a Rebel Angel”.

Quelles sont les origines de ce personnage ? Pourquoi est-il assimilé au mal ? Dit autrement : qu’est-ce que le mal aux yeux des Pères de l’Eglise chrétienne ?

Aux origines : un astre lumineux

Durant l’antiquité, les astronomes avaient repéré la présence d’un astre particulièrement lumineux qui apparaît toujours le premier dans le ciel du soir et disparaît le dernier dans le ciel du matin. Cet l’astre le plus brillant du ciel, après le Soleil et la Lune – qui est en réalité la planète Vénus – fut qualifié de porteur de lumière et donc appelé Lucifer. C’est l’étoile du berger.

Le thème de Lucifer passa ensuite du domaine de l’astrologie à celui de la théologie. La version de la bible (ancien et nouveau testament réunis) traduite par Jérôme de Stridon dès 390 de l’ère chrétienne (c’est la Vulgate), situe la première apparition de Lucifer (Helel en grec). Un texte du prophète d’Isaïe relate la déchéance d’un roi babylonien qui pourrait bien être Nabuchodonozor II (mort en – 562), destructeur supposé du temple de Salomon en – 586 :

« Comment es-tu tombé du ciel, astre brillant, fils de l’aurore ? Tu as été abattu à terre, tu (n’) exerces (plus que) l’inanité des nations. C’est toi qui disais dans ton cœur : je monterai aux cieux, au-dessus des étoiles de Dieu j’élèverai mon trône. Je siègerai sur la montagne du rendez-vous, aux confins du Septentrion. Je monterai sur les hauteurs de la nuée, je m’égalerai au Très-Haut. »

Le texte évoque la disgrâce de ce roi dont la dépouille aurait été livrée à tous les outrages et sa descendance massacrée en représailles supposées de l’offense faite au dieu hébreux.

Selon Vercruysse (2001, p. 155) :

« Théodoret établit un lien entre la vanité du roi et la statue d’or que ce dernier fit ériger pour être adorée par tous […], et il explique que le roi est comparé à l’astre du matin parce qu’il vivait dans l’illusion d’être semblable à cet astre ».

Vouloir égaler – et à plus forte raison surpasser – le dieu unique des Hébreux ne pouvait mener qu’à une punition exemplaire : grandeur et décadence visible aux yeux de tous !

De personnage réel du roi de Babylone, un pas suivant fut franchi avec le thème de l’archange déchu : Lucifer était l’’ange préféré de Dieu mais trahit sa confiance au point d’être sévèrement puni.

Le Livre des Secrets d’Hénoch (ou II Hénoch) rapporte l’épisode suivant :

« Un, de l’ordre des Archanges, faisant défection avec l’ordre qui était sous lui, conçut la pensée impossible d’établir son trône plus haut que les nuages au-dessus de la terre, pour être égal à ma puissance. Et je le rejetai des hauteurs avec ses Anges et il était volant dans l’air perpétuellement au-dessus de l’abîme ».

L’attitude de Lucifer avant sa chute

Une question tarauda bientôt les Pères du christianisme : Lucifer était-il mauvais dès l’origine ou l’est-il devenu ultérieurement ?

Une phrase de Jésus adressée aux Hébreux qui souhaitaient le tuer invitait à penser que le diable « était homicide dès l’origine » (Première Epître de Jean, 3, 8).

Mais cette conception les confronta à un paradoxe insoluble car cela aura signifié que Lucifer avait été créé rebelle par son Père. Ce dernier aurait ainsi créé le mal à dessein. Mais comment Dieu aurait-il pu blâmer Lucifer s’il l’avait prédestiné à s’opposer à lui ? Pourquoi lui aurait-il réservé un tel châtiment alors qu’il n’aurait exécuté que la volonté de son divin Père ? C’est vers l’hypothèse de la révolte délibérément choisie qu’ils se tournèrent alors.

« Et Augustin explique que « Lucifer est le nom de quelqu’un qui est tombé : c’était un ange, il est devenu un démon ». C’était un « porte-lumière » car « il brillait de la lumière qu’il avait reçue ». Autrement dit, Lucifer a connu la félicité, mais il est devenu ténébreux puisque selon la parole transcrite dans Jean : « il ne s’est pas tenu dans la vérité » (Vercruysse, 2001, p. 159).

Lucifer a donc fait le choix de s’opposer à son père selon un notion importante, celle du libre arbitre. C’est en connaissance de cause qu’il défia son Père. A l’instar d’une autre figure mythologique, Prométhée, Lucifer défia sciemment l’ordre divin et ouvrit la voie de la transgression aux hommes. C’est lui qui convainquit Eve de goûter au fruit défendu. Ce fruit apporta la connaissance du bien et du mal. Chassés du jardin d’Eden, Adam, Eve et donc toute l’humanité furent condamnés à choisir entre la voie du bien ou la voie du mal, éclairés par la connaissance issue du fruit, autrement dit du libre arbitre. Et dure est la voie du choix.

Le serpent dit ainsi à Eve : « Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (Genèse, 3,5)

Augustin distingue Lucifer en lui-même (la tête) et ceux qui le servent sur terre (son corps). Les hommes sont donc susceptibles d’opérer un choix : se diriger vers la lumière de Dieu ou vers les ténèbres pour lesquelles le diable a ouvert la voie.

Selon Vercruysse (2001, p. 157) :

« La nature originelle de Lucifer est la même que celle de toutes les créatures raisonnables, qu’il s’agisse des anges ou des hommes. Dieu l’a créé bon. C’est l’une des constantes de la théologie d’Origène : tous les êtres doués d’intelligence ont été créés en même temps et avec une nature identique, avant le monde matériel. Lucifer est devenu mauvais non par nature, mais par le choix de sa volonté. Seules les trois personnes de la Trinité possèdent une bonté substantielle absolue et immuable alors que les créatures ont une bonté accidentelle, soumise aux aléas de leur libre arbitre. »

Les Pères se sont vivement opposés aux conceptions manichéennes (supposant deux divinités en présence) afin d’affirmer l’unique souveraineté d’un Dieu qui est à la fois vie et bien. Dans ce sens, Lucifer ne peut être reconnu comme un dieu rival mais plutôt comme un tentateur susceptible d’éloigner les Hommes des préceptes du Dieu unique.

Pourquoi Lucifer a-t-il été déchu ?

Plusieurs raisons ont amené Dieu à punir Lucifer.

La concupiscence de la chair

Dès la Genèse, le thème de la tentation est mis en exergue.

Créés nus par l’Eternel, Adam et Eve évoluent bienheureux dans le jardin d’Eden. Mais après avoir gouté le fruit de la connaissance du bien et du mal, « ils connurent qu’ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures » (Genèse, 3,7). Autrement dit, ils devinrent pudiques, cachèrent leur sexe respectif, indices de l’éveil d’une sexualité coupable. Et plus loin :

« Quand les hommes commencèrent à se multiplier sur la terre et qu’ils eurent des filles, les fils des dieux s’aperçurent que les filles des hommes étaient belles. Ils prirent pour eux des femmes parmi toutes celles qu’ils avaient distinguées. Alors le Seigneur dit : « Mon souffle n’habitera pas indéfiniment dans l’homme : celui-ci s’égare, il n’est qu’un être de chair, sa vie ne durera que cent vingt ans.  » (Genèse, Chapitre 6)

L’homme et la femme éprouvent des désirs sexuels et subissent la tentation de la chair. Or, cette tentation rappelle immanquablement le péché originel, la faiblesse d’Adam et d’Eve qui ne purent réprimer leurs élans passionnels. Avoir chFrancisco_de_Goya_y_Lucientes_-_Witches'_Sabbath_-_WGA10007oisi d’écouter le serpent diabolique est l’erreur primitive ayant causé les souffrances que connaît l’humanité toute entière. Selon Origène, le serpent de la Genèse, Satan l’adversaire qui n’hésite pas à défier Dieu dans le livre de Job et Lucifer sont une même entité maléfique. Dès le troisième siècle, l’unicité du diable, du serpent et de Lucifer est établie par les Pères.

Par conséquent, le diable est souvent représenté de manière lubrique et influence les hommes vers la voie du plaisir immédiat et physique alors que la félicité divine est de nature spirituelle. L’esprit est divin, le corps est diabolique.

La jalousie

Une autre caractéristique de Lucifer est d’avoir souffert de la création des Hommes par son Père. Il se mit bientôt à les envier, raison pour laquelle il entreprit de provoquer leur exclusion du jardin d’Eden.

Entre 196 et 204 après Jésus-Christ, Tertullien écrit le premier traité chrétien sur une vertu, la patience, à laquelle il accorde la prééminence sur toutes les autres. A l’opposé de la patience : l’envie et la jalousie pour les autres.

Ce vice a surgi à partir du moment où le diable n’a pas supporté que Dieu eût confié à l’homme toutes les œuvres de sa création.

L’impatience a entraîné l’affliction (dolor), l’affliction la haine (inuidia) et cette haine a conduit le diable à tromper l’homme (deceptio).

Pour Cyprien, l’envie est la racine de tous les maux. Selon lui, sans nommer explicitement Lucifer, il y fait manifestement allusion lorsqu’il écrit :

« Lui qui était doué de l’angélique majesté, qui était agréable à Dieu et aimé, une fois qu’il vit l’homme créé à l’image de Dieu, une envie malveillante le précipita dans la jalousie […] Quel mal, mes frères bien aimés, que celui qui a causé la chute d’un ange ; qui a pu assiéger et bouleverser la nature la plus noble sortie des mains du Créateur, qui a trompé celui-là même qui trompait ! ».

L’orgueil

Nous l’avons déjà dit plus haut, Lucifer entreprit de briller plus intensément que le soleil succombant ainsi à la tentation de surpasser son Père, alors garant de l’ordre des choses.

Vers l’an 400, Prudence écrivit ces vers :

« Fier de sa grandeur, il s’enorgueillit de sa force excessive, il s’enfla présomptueusement, se vanta avec trop de hauteur, fit briller son éclat avec plus d’ostentation qu’il n’en avait le droit. »

On retrouvait déjà la prétention blasphématoire exprimée au verset 14 d’Isaïe : « Je serai semblable au Très-Haut »

Pour les Pères, l’arrogance du diable s’oppose à l’humilité du Christ, qui se soumet à la volonté de Dieu. Là où le Christ accepte sa condition, Lucifer la conteste, remettant ainsi en cause l’autorité divine.

Deux mille ans plus tard : le libre arbitre chrétien toujours présent

Pour Vercruysse (2001), la première représentation du diable daterait de 520 de l’ère chrétienne dans une mosaïque du mur nord de l’Église Sant’Apollinare Nuovo à Ravenne en Italie. Elle illustre la parabole de la séparation des boucs et des brebis.

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« Puis [le Roi] dira à ceux qui seront à sa gauche : “Éloignez- vous de moi, vous qui avez été maudits, et allez dans le feu éternel préparé pour le Diable et ses anges. Car j’ai eu faim, mais vous ne m’avez pas donné à manger. J’ai eu soif, mais vous ne m’avez pas donné à boire. J’étais un étranger, mais vous ne m’avez pas accueilli avec hospitalité. J’étais nu, mais vous ne m’avez pas habillé. J’étais malade et en prison, mais vous n’avez pas pris soin de moi” » (Matthieu 25:41-43).

Sur la mosaïque, le Diable y est figuré à la gauche du Christ, du côté des boucs, sous la forme d’un ange de couleur bleue alors que son pendant représente un ange de couleur rouge.

Les notions de bien et de mal ont traversé les siècles pour jouer encore aujourd’hui un rôle prépondérant de ce qui soutient l’ordre social. Le mal est vecteur de chaos car il fragilise le discours divin et ravive les erreurs originelles. Bien entendu, dans les pays qui ont distingué le pouvoir politique du pouvoir religieux, le rôle joué par la morale chrétienne est devenu moins évident. Cela ne signifie nullement qu’il n’existe pas. Au contraire, les valeurs religieuses ayant façonné les mentalités sociales durant des milliers d’années, il paraîtrait étonnant qu’elles aient subitement disparu sans laisser la moindre trace.

Ainsi ont-elles influencé le système pénal contemporain en mettant le libre arbitre du citoyen comme condition sine qua non à son fonctionnement. Le débat ayant porté sur le libre choix de Lucifer a donc eu une influence majeure sur le paradigme chrétien : les Hommes choisissent d’emprunter une voie morale ou une autre. La notion de déterminisme moral est incompatible avec celui du libre choix. Par conséquent, c’est le paradigme chrétien qui soutient depuis plusieurs centaines d’années l’idée que les humains effectuent un choix et ce jusqu’à leur dernier souffle, raison pour laquelle une rédemption reste toujours possible.

Référence :
Vercruysse Jean-Marc. Les Pères de l’Église et Lucifer (Lucifer d’après Is 14 et Ez 28). In: Revue des Sciences Religieuses, tome 75, fascicule 2, 2001. pp. 147-174; http://www.persee.fr/doc/rscir_0035-2217_2001_num_75_2_3572

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