Le procès des sorcières de Sugny et l’enclosure des femmes

burn_her_by_ailinon_Justice et religion font bon ménage depuis plusieurs millénaires. En effet, les premières règles juridiques s’inscrivaient dans une trame sacrée qui leur conférait une légitimité quasiment indiscutable. Le roi d’un peuple, souvent conseillé par des prêtres, faisait respecter des règles censées être dictées par des divinités. Qui donc aurait été suffisamment hardi pour s’y opposer ouvertement ?

La justice laïque, prétendument indépendante de préceptes religieux, est héritière de la révolution française de 1789 et peut être vue comme une exception anthropologique. Elle est somme toute récente et malgré tout assez fragile. En outre, il suffit de lire les textes révolutionnaires pour se rendre compte que la philosophie ayant servi de socle de base à leur écriture véhicule des valeurs à forte connotation sacrée : la volonté générale comme instance supérieure, la justice dépassant les intérêts particuliers, la recherche de la connaissance éclairée, le contrat social comme principe axiomatique, etc. Il s’agit d’idéaux philosophiques qui remplacèrent les idéaux religieux. La justice ne s’est dès lors jamais totalement débarrassée de ses nombreux héritages religieux malgré ses démentis à ce sujet.

sugny

Je me suis récemment  rendu dans le sud de la Belgique où j’eus vent d’un procès qui eût lieu en 1657 dans le petit village de Sugny, procès au terme duquel trois femmes furent condamnées pour des faits de sorcellerie. Je me rendis aussitôt dans ce village pour en savoir un peu plus. Que s’y passa-t-il ?

En 1657, le village de Sugny était entouré d’une vaste forêt parfois nappée d’un épais brouillard et de laquelle certains habitants prétendirent avoir entendu d’étranges bruits ou avoir surpris des silhouettes dansant à la faveur de la nuit. Au sortir de l’hiver, au mois de mars, plusieurs décès d’habitants ou d’animaux survinrent mystérieusement dans le village. Ainsi raconta-t-on que Nicolas Pierret, époux de Jeannette Petit (75 ans), passa subitement de vie à trépas après avoir mangé un morceau de fromage. Peu de temps après, Jeannette Petit se rendit chez Bertelotte, la sœur de son défunt mari. Bertelotte fut bientôt retrouvé morte ainsi que son fils. En outre, cette même Jeannette aurait bousculé Nicolas le Bailly ce qui le fit trembler de tous ses membres.

Des rumeurs circulèrent à propos, d’une autre Jeannette, Jeannette Pihart (45 ans) qui aurait eu des rapports avec un diable nommé « Soufaque », qu’elle alla aux danses diaboliques à la Goutelle, à Soffa et aux Hatrelles. Elle aurait en outre jeté de la poudre au Petit Jean qui devint malade mais qu’elle lui frotta ensuite le ventre pour le guérir.

On dit que Marson Huart (60 ans) aurait renoncé à Dieu pour adorer un démon nommé « Belsébuth ». Elle a d’ailleurs fait mourir Marie et Jeanne du Bier avec de la poudre noire qu’elle aurait mise dans du lait.

Une troisième Jeannette, Jeannette Huart (60 ans), sœur de Marson, aurait quant à elle toussé en passant devant l’étable de Jean Pierrard, faisant mourir un bœuf. Elle aurait également provoqué le mort du petit garçon de Margueritte Chorcan en le frappant d’un sabot. Elle aurait en outre rendue malade Jacquette Levert. Notons que la mère et la tante de Jeannette Huart avaient été bien antérieurement condamnées et exécutées pour des faits de sorcellerie.

Tous ces drames ne pouvaient pas être dus au hasard !

Le sieur de la Bische, seigneur de Sugny qui faisait rendre la justice par son procureur fiscal et ses échevins à partir de la Cour Souveraine de Bouillon et dépendait du Prince-Evêque de Liège fut interpelé. Il chargea Thomas Géradin, greffier au Tribunal de Sugny, d’instruire l’affaire et de rendre justice. A cette fin, il fut aidé par deux échevins analphabètes, Mergny et Daubier.

Les trois Jeannettes furent arrêtées le 1er février et Marson Huart le 28 février 1657. Le procès commença le lendemain, soit 29 février 1657. Plus de soixante-dix témoins défilèrent et attestèrent des soupçons qui portaient sur les accusées.

Ces dernières nièrent d’abord farouchement les accusations qui portaient sur elles. Elles furent alors soumises à la question. Elles endurèrent le supplice de l’eau, de l’aiguille et de l’écartèlement avant de tout avouer. Le 22 mars 1657, la Cour de Bouillon condamna trois d’entre elles à mort : elles devrait être d’abord pendues puis brûlées sur un bûcher, leurs cendres devant alors être jetées au vent.

Jeannette Pihart, quant à elle, fut condamnée à un bannissement perpétuel du duché de Bouillon et à la confiscation de ses biens. Elle parvint toutefois à s’enfuir avant la sanction et ne fut jamais retrouvée.

Que peut-on penser aujourd’hui de ce fait divers dramatique ? Voici quelques réflexions en guise d’hypothèses, pistes de réflexion à sa compréhension.

La thèse de l’enclosure

Federici, Guazzini et Senonevero (2014) ont posé l’hypothèse que la chasse aux sorcières du seizième siècle était la conséquence d’un changement d’abord agricole mais aussi socio-économique important, celui de l’enclosure. Que s’est-il passé à ce moment-là selon eux ?

Le servage s’était développé en Europe, entre les cinquième et septième siècles de notre ère, à la suite de l’effondrement du système d’esclaves sur lequel avait été construite l’économie de la Rome impériale. Au quatrième siècle, dans les territoires romains et dans les nouveaux états germaniques, les propriétaires fonciers durent accorder aux esclaves le droit de disposer d’un terrain et d’une famille pour tempérer leur propension à la révolte et empêcher leur fuite. En même temps, les propriétaires terriens commencèrent à soumettre les paysans libres, qui, ruinés par l’expansion de l’esclavage et plus tard par les invasions germaniques, se sont tournés vers les seigneurs pour réclamer leur protection. Cette demande de protection induisit leur subordination et leur dépendance. Les anciens esclaves devinrent des serfs.

Malgré la relation asymétrique entre le maître et le serf, ce système donnait toutefois au serf un accès direct à des moyens de subsistance. En échange du travail qu’il était obligé de faire sur la terre des seigneurs, le serf recevait un lopin de terre qu’il pouvait utiliser pour subvenir à ses besoins, et le transmettre à ses enfants. Cet arrangement accrut l’autonomie des serfs et améliora leurs conditions de vie.

L’expérience de l’autosuffisance acquise par les paysans en ayant accès à la terre eut aussi un impact politique et idéologique. Au fil du temps, les serfs commencèrent à considérer la terre qu’ils occupaient comme leur appartenant et à considérer comme intolérables les restrictions imposées par l’aristocratie à leur liberté. Avec l’utilisation de la terre, ils eurent accès aux « communautés » – prairies, forêts, lacs, pâturages sauvages – qui fournissaient des ressources essentielles à l’économie paysanne (bois de chauffe, bois de construction, étangs à poissons, pâturages pour animaux) et favorisaient cohésion et coopération communautaires.

La terre était généralement donnée aux hommes et transmise par la lignée masculine, bien que de nombreux cas de femmes en héritèrent. Elles avaient un statut de second ordre. Néanmoins, les femmes serves étaient relativement indépendantes des hommes. La dépendance des femmes à l’égard des hommes au sein de la communauté servile était limitée par le fait que l’autorité des maris et des pères était soumise à celle des seigneurs, qui revendiquaient la possession des personnes et des biens des serfs et tentaient de contrôler tous les aspects de leur vie. L’autorité des hommes serfs sur leurs parents féminins était en outre limitée par le fait que la terre était généralement attribuée à la cellule familiale et que les femmes y travaillaient et pouvaient également disposer des produits de leur travail et ne devaient pas dépendre de leurs maris pour le soutien.

Toujours selon Federici et al. (2014), dans la société médiévale, les relations collectives prévalaient sur les relations familiales et la plupart des tâches accomplies par les serfs (lavage, filage, récolte et entretien des animaux sur les communs) étaient réalisées en commun C’est la base d’une socialité et d’une solidarité féminines intenses qui permettaient aux femmes de résister aux hommes.

Yorkshire Dales

La logique communautaire connut toutefois un changement majeur dès le douzième siècle en Angleterre et dès le seizième siècle en Europe lorsque les terres séculairement exploitées par les paysans et les artisans revinrent entre les mains de riches propriétaires qui les exploitèrent à des fins financières. Les espaces agricoles et les forêts furent pourvus de frontières (haies, murs, etc.) faisant preuves de propriété. Certains anciens paysans furent salariés pour les exploiter mais les autres durent trouver d’autres moyens de subsistance ou durent se résoudre à partir. Ce mouvement est appelé enclosure.

Selon Federici et al. (2014), les femmes furent celles qui souffrirent le plus de la perte des terres et de la désintégration de la communauté villageoise. Cela tient en partie au fait qu’il leur était beaucoup plus difficile de devenir des vagabonds ou des travailleurs migrants, car une vie de nomade les exposait à la violence masculine, en particulier à une époque où la misogynie s’aggravait. Les femmes étaient également moins mobiles en raison des grossesses et des soins aux enfants. Les femmes ne pouvaient pas non plus devenir soldats contre rémunération. Les enclos ont également eu un impact plus négatif sur les femmes car, dès que la terre fût privatisée et que les relations monétaires commencèrent à dominer la vie économique, elles eurent plus de difficultés que les hommes à subvenir à leurs besoins, étant de plus en plus confinées au travail de reproduction, travail complètement dévalué.

[D]ans l’Europe du xviie siècle, les femmes ont été exclues de toutes les activités qu’elles avaient en dehors de la maison. Au Moyen-Âge, elles furent exclues des guildes, qui constituaient à peu près un équivalent des organisations des travailleurs contemporaines. Très vite, elles ne purent obtenir que des emplois en référence au travail domestique : infirmières, nourrices, domestiques, blanchisseuses, etc. C’est ainsi que commence à se dessiner sous nos yeux la formation très concrète, sous des formes historiques très précises tout au long des xvie et xviie siècles d’une nouvelle forme de travailleuse qui s’est vue de plus en plus invisibilisée. (Federici, 2014)

Dans ce contexte, certaines femmes firent résistance à ce qu’elles vécurent comme une désappropriation, une réduction de leur liberté et une perte de reconnaissance. Le pouvoir en place réagit quant à lui sous la forme d’une rétorsion nouvelle prenant le visage de la chasse aux sorcières. Selon Federici et al. (2014), cette chasse – sous de fallacieux prétextes religieux – poursuivait donc un but sociétal mais surtout économique : cantonner la femme dans des activités ménagères qui ne furent plus rémunérées financièrement. A partir de ce moment, il devint naturel que les tâches effectuées par les femmes soient effectuées de manière bénévole.

Un décor particulier : une nature inquiétante et hostile à Sugny

Les faits de Sugny prennent place sur une scène particulière. Nous sommes dans un petit village isolé auquel la forêt hivernale confère une atmosphère inquiétante.

foret

Le rapport entre les hommes et la nature a toujours été auréolée de magie et de mystère tant et si bien que leur tendance naturelle fut d’attribuer une vie et des intentions aux arbres, aux lieux voire aux objets. C’est par projection de ses propres ressentis intérieurs que l’homme construisit un environnement animiste, parfois bienveillant mais souvent menaçant. Les forêts, les marais, les grottes, les fissures rocheuses, les lacs profonds, les nuits obscures se prêtaient d’autant mieux à ces croyances qu’ils échappaient partiellement aux sens humains. Au moins l’homme perçoit son environnement au plus il l’imagine. Par conséquent, les phénomènes incompris suscitent le recours à l’imagination pour tenter d’y conférer une intelligibilité minimale.

A Sugny, les décès tant répétés qu’inexpliquées furent dès lors susceptibles d’avoir induit le recours à la pensée magique, seule à même d’offrir une grille de lecture compréhensible pour la population.

Le village de Sugny comme système social

Les petits villages des Ardennes n’étaient – et ne le sont pas bien plus aujourd’hui – guère peuplés. La conséquence en était que chacun connaissait et interagissait avec chacun de manière plus au moins régulière. On peut dès lors concevoir le village comme un microcosme, un système de relations de chacun avec tous les autres. Bien entendu, le village partageait des liens avec les autres villages et les villes de la région mais les routes peu sécurisées les rendaient plutôt rares. Par conséquent, les relations étaient principalement endogènes : on voyait souvent les mêmes personnes, qu’on les appréciât ou qu’on les détestât. La fréquence et la proximité de ces relations induit immanquablement le fait qu’il était quasiment impossible d’être indifférent envers tel ou tel autre villageois.

Les accusations de sorcellerie n’apparurent donc probablement pas ex nihilo. Au contraire, des liens d’amitié et d’inimitié leur préexistaient.

Les morts de Nicolas Pierret, de sa sœur et du fils de cette dernière semblent avoir été un élément déclenchant des suspicions de sorcellerie. La haine des villageois se dirigea alors tout naturellement sur Jeannette Petit, responsable évidente de ces trois décès. L’histoire ne raconte toutefois rien des relations qu’elle entretenait avec les autres villageois. Ces derniers, en lieu et place de soutenir la pauvre veuve éplorée, l’accusèrent massivement. Lors de l’audition des témoins, il n’y en eut pas un seul qui prit la défense des quatre accusées. Elles apparurent dès lors comme des boucs émissaires idéalement désignées comme sources des malheurs du village. Notons la forte proportion de femmes parmi les témoins du procès : parmi les quarante personnes citées par Parizel (2009), 77% étaient des femmes. Où étaient donc partis les hommes à cette époque ? L’histoire ne le dit pas non plus. Il semble donc que cette accusation de sorcellerie fût une affaire de femmes à l’encontre de femmes.

La femme célibataire comme personnage dangereux de la société

Ce procès de sorcellerie semble mettre en exergue combien le personnage de la femme célibataire ou veuve perturbe l’ordre social. La femme seule est alors accusée de forniquer dans les forêts et de tuer ceux qu’elle envie. Elle est une figure sexuelle et meurtrière automatiquement assimilée au Diable. Elle est l’antithèse des préceptes religieux chrétiens selon lesquels la conjugalité est garante de paix sociale. Une femme qui échappe à l’autorité de son mari est une personne dangereuse pour la collectivité. Elle doit dès lors être neutralisée d’une manière ou d’une autre avant qu’elle ne fasse des émules et ne menace fondamentalement l’ordre social.

Quatre siècles après l’exécution des “sorcières” de Sugny, les enjeux contemporains relatifs à l’émancipation de la femme sont particulièrement vifs. Ils sont le signe que le personnage de la “femme libre” demeure encore aujourd’hui un personnage redouté et subversif qu’il s’agit de dompter.

Références

Federici, S. (2014, mars 2). Aux origines du capitalisme patriarcal : entretien avec Silvia Federici. Contre-temps. Consulté à l’adresse http://www.contretemps.eu/origines-capitalisme-patriarcal-entretien-silvia-federici/

Federici, S., Guazzini, J., & Senonevero, C. (2014). Caliban et la sorcière : femmes, corps et accumulation primitive. Senonevero; Entremonde.

Parizel, M. (2009). Le procès des sorcières de Sugny. Famille d’Ardenne n°9, 3-12. Retiré de : http://www.marcparizel.be/Files/288_p_09.pdf

Merci au Centre touristique et culturel de Vresse-sur-Semois pour les informations transmises ayant permis la rédaction de cet texte.

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The Cell ou l’essai de psychothérapie d’un tueur en série

thecellQue se passe-t-il lors des entretiens cliniques avec des auteurs de faits violents graves ? Certains y voient une simple récolte d’informations susceptibles d’orienter une éventuelle prise en charge. Toutefois, ces informations ne constituent que le frontispice du travail clinique en lui-même. En réalité, ce travail est une rencontre entre deux univers : celui du patient et celui du clinicien. De nombreux textes ont été écrits sur ce thème. Cependant, lors des entretiens que je mène en prison, les images d’un film particulier s’imposent fréquemment à moi : celles de « The Cell », réalisé en 2000 par Tarsem Singh.

Catherine Deane est une psychologue pour enfants qui expérimente une nouvelle technologie permettant de pénétrer dans l’univers mental d’un jeune enfant autiste afin de créer un lien avec lui. Au même moment, la police est à la recherche de l’auteur de plusieurs meurtres de femmes : Carl Stargher. Ce dernier kidnappe des jeunes femmes qu’il noie dans une cellule de verre, qui lui servent d’objet sexuel puis dont il se débarrasse dans la nature. Sa dernière victime est enfermée encore vivante dans la cellule alors qu’il se fait arrêter par la police mais tombe en état catatonique au même moment. La police ne peut l’interroger sur la localisation de la victime qui mourra quelques heures plus tard. La police demande alors à Catherine Deane de pénétrer dans l’univers mental de Stargher afin qu’il puisse révéler le lieu de séquestration de la femme enlevée. Après avoir hésité, Deane accepte et découvre le monde interne du tueur en série. Elle y rencontre trois de ses avatars : le jeune Carl (enfant violenté par un père sadique), le Carl adulte (qui a peur de lui-même) et le roi Stargher (une image mégalomaniaque, toute-puissante et destructrice). Son intention est de créer un lien de confiance avec le jeune Carl. Elle se retrouve toutefois prisonnière du monde mental du tueur duquel elle ne parvient à s’échapper que grâce à l’intervention d’un policier qui s’est également connecté à l’appareil. Deane et le policier parviennent à découvrir le lieu de la cellule. Le policier parvient in extremis de sauver la victime. Deane, quant à elle, décide de prendre un risque : celui d’inverser le sens du transfert et d’amener le jeune Carl dans son propre univers. Il n’y vient toutefois pas seul car le roi Stargher s’y impose également. Deane le combat et se montre victorieuse. Elle libère alors les deux figures de Carl qui meurt, pacifié.

« The Cell » est un film qui alterne deux réalités : d’abord la réalité quotidienne sur fond de meurtres et puis la réalité psychique qui ne répond pas aux mêmes règles. Le réalisateur semble avoir été particulièrement attentif à l’esthétisme visuel et sonore des scènes relatives à l’univers psychique : des images – parfois anodines, parfois sexuelles, parfois violentes, parfois rassurantes – s’enchaînent sans lien évident de prime abord. On croit évoluer dans les bribes mnésiques du tueur non articulées les unes avec les autres. Ce monde n’a pas de sens et s’avère terrifiant. Les corps sont morcelés, le sexe de la femme est un objet obsédant et anxiogène, la douleur n’existe plus, les rares moments de répit sont éphémères, le temps est suspendu, une dualité s’impose : être dominé ou être le dominant ultime. Il s’agit de l’univers mental d’un individu qui n’a pu construire une base de sécurité suffisante pour dépasser les angoisses archaïques. En effet, lorsque l’être humain naît puis grandit, il passe par différentes étapes qui lui permettent d’apprendre des choses. Par exemple, être empathique envers autrui nécessite d’avoir compris que les autres sont différents de nous-même, que les émotions peuvent être reconnues sans nous détruire et que la parole permet d’organiser notre univers personnel ainsi que la rencontre avec l’autre. L’humain ne naît pas empathique, il doit le devenir au fil de ses expériences.

Dans « The Cell », nous apprenons que Carl Stargher fut élevé par un père particulièrement violent qui se moquait de son goût pour les poupées et le brûlait avec un fer à repasser pour lui apprendre à être un homme. Ces événements créèrent des fixations psychiques qui engluèrent l’enfant dans un monde insécurisant voire terrifiant où les êtres ne sont pas vraiment humains. Les femmes enlevées puis tuées ne sont que des objets de curiosité, celle du mystère de la féminité qui avait été interdite au jeune Carl.

Quel est le rapport entre ce film et la psychothérapie ?

Comme moment clinique, la psychothérapie nous amène de nous confronter à des univers psychiques à chaque fois différents qui résultent des expériences de vie du patient. Le thérapeute ne connaît bien sûr pas cet univers à l’avance. Les entretiens cliniques apparaissent dès lors comme des expéditions anthropologiques en terres inconnues. Ces terres sont-elles accueillantes ? Sont-elles hostiles et dangereuses ? Sont-elles trompeuses ? Seule leur exploration permet de répondre à ces questions. Il y a toujours une aventure dans l’entreprise clinique. En quoi peut-il être question de thérapie ici ? Parce que le clinicien n’est pas une terre vierge. Au contraire est-il porteur de ses propres expériences, parfois réussies, parfois ratées. A sa manière, il a pu transcender certaines questions existentielles, philosophiques et psychiques. Il est alors susceptible de contenir les questions irrésolues du patient pour qu’elles puissent prendre du sens pour lui, lui permettant alors de se les réapproprier. A sa manière.

Le psychanalyste Wilfred Bion a appelé éléments bêta, les sensations brutes dont le psychisme du patient ne sait que faire. Il est alors dépassé et subit passivement ces éléments, provoquant de l’angoisse.

Les éléments alpha, quant à eux, sont des contenus psychiques qui s’inscrivent dans une trame symbolique, ce qui signifie qu’ils ont du sens pour le patient. Il peut dès leurs les manier puisqu’il s’agit d’objets sur lesquels il a une maîtrise à tout le moins partielle.

Lors des entretiens, le psychothérapeute recourt à la fonction alpha, c’est-à-dire qu’il est susceptible de prêter sa propre capacité à gérer ses angoisses au patient. Comment ce dernier va-t-il s’en servir ? Nul ne peut le savoir à l’avance avec certitude car c’est le patient qui trouve sa propre voie pour s’approprier ses objets internes.

Dans « The Cell », la psychologue prend le risque d’importer Carl dans son propre univers mental. Il s’agit d’une illustration de la fonction alpha de Bion.

L’exercice de cette fonction alpha est loin d’être évident car il constitue potentiellement une menace pour le clinicien. Dans la prise en charge de certains patients, ce qu’on appelle les objets internes sont très abîmés, la capacité de créer un lien avec autrui apparaît comme un danger pour le patient, les émotions ont été neutralisées parce que potentiellement destructrices et les fantasmes sont dominés par cette même destructivité. Le clinicien peut être happé par cette destructivité qui annihile ses capacités à penser et donc sa fonction alpha. Il serait ainsi en proie aux éléments bêta du patient susceptibles de raviver les siens. La prise en charge thérapeutique devient alors caduque et anxiogène pour le clinicien. Elle doit être interrompue.

Au plus les fixations psychiques sont précoces dans la vie du patient, au plus les éléments bêta sont dominants, tels des trous noirs qui aspirent la pensée. Certains thérapeutes refusent d’entreprendre des psychothérapies avec ce type de patient. Certains autres tentent toutefois de relever ce défi thérapeutique. Il n’est toutefois envisageable que si le clinicien est soutenu par une équipe qui défend la pensée dans un contexte rassurant et bienveillant. Les réalités institutionnelles (de la prison ou de la psychiatrie) n’offrent malheureusement pas toujours ce cadre de travail. Parfois constate-t-on même qu’elles violentent les intervenants au nom d’idéologies qui les dépassent telle que l’efficacité à court terme, d’idéaux managériaux ou des procédures bureaucratiques insensées. Les praticiens se retrouvent ainsi psychiquement incapables de faire ce qu’on attend d’eux.

Si ces obstacles sont dépassés, alors il est possible d’envisager une prise en charge en respectant le rythme de chacun : thérapeute et patient doivent avancer de concert sans s’éloigner de leur base de sécurité respective.

La restauration des objets internes est en effet lente et hasardeuse.

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Les Érinyes ou l’ire vengeresse

1084px-William-Adolphe_Bouguereau_(1825-1905)_-_The_Remorse_of_Orestes_(1863)Parmi les passions humaines, le désir de vengeance est une des plus puissantes et tenaces. Elle naît d’un préjudice physique ou moral qu’une personne estime avoir subi. Ce préjudice suscite un profond inconfort psychologique qui doit être apaisé à tout prix. Cet inconfort peut être tellement aigu qu’il peut perdurer parfois des années voire toute une vie. Certains décident même de vouer leur entière existence à assouvir ce qu’ils considèrent comme une recherche de justice. Ce sentiment intime d’injustice connote alors leur vie au point d’absorber tout le reste. Cette colère, intense et persistante, colore les pensées et influence les actions, parfois de manière irrépressible. La littérature – et les arts de manière plus large – regorgent d’exemples de destinées vengeresses qui emportent leurs héros dans une croisade justicière éperdue : Kill Bill, Gangs of New York, Impitoyable, Revenge, Angélique Marquise des Anges, Mort ou vif, Mad Max, The Crow, Commando, Carrie, The Revenant, etc.

Il s’agit d’une passion paradoxale car elle peut mener le héros à s’autodétruire :

« L’homme est prêt même à s’immoler pour autrui : la colère se jettera dans l’abîme, pourvu qu’elle y entraîne autrui. » (Sénèque, 41)

On peut dès lors, sans exagérer, concevoir l’ire vengeresse comme une émotion humaine qui a depuis toujours un impact décisif sur la civilisation humaine et les destinées individuelles :

« Cherchez ces cités jadis si fameuses, et dont à peine on reconnaît la place : qui les a renversées ? la colère. » (Sénèque, 41)

En criminologie, elle hante de nombreux passages à l’acte apparemment irrationnels et donc incompréhensibles. Comment comprendre qu’une personne tue celle qu’elle aime le plus parce qu’elle l’aurait trompée ? Pourquoi une personne exerce-t-elle des maltraitances durant plusieurs années sur des personnes qu’elle dit aimer ? Comment comprendre qu’un acte violent éclate plusieurs décennies après un vécu d’injustice ?

Nous allons tenter de répondre à ces questions en nous plongeant dans la logique vengeresse et ses tourbillons déconcertants. Pour ce faire, abordons une figure métaphorique mythologique : les Érinyes. Il s’agit de divinités grecques qui préexistent à Zeus et à sa génération. Il faut ainsi revenir aux deux premières divinités de la cosmogonie grecque.

Issue du néant chaotique, surgit Gaïa, la terre, mère de toutes choses. Elle autoengendra son époux, Ouranos, dieu du ciel qui reposait sur elle. Gaïa et Ouranos eurent plusieurs enfants, maintenus prisonniers du sein maternel par la volonté de leur père. Contrariée, Gaïa offrit une faucille à un de ses fils, Cronos, afin qu’il renversât son père. Cronos s’exécuta et émascula son père à l’aide de la faucille. Le sang de cette blessure tomba sur le ventre de Gaïa et donna notamment naissance aux Érinyes. Ouranos fut ainsi battu et exilé. Cronos prit sa place comme chef des divinités. Craignant de subir le même sort que son père, il décida d’ingérer tous ses propres enfants. Il fut lui-même renversé par un de ses fils : Zeus.

Les Érinyes sont au nombre de trois : Mégère (la haine), Tisiphone (la vengeance) et Alecto (l’implacable). Elles résident sous terre mais s’en échappent occasionnellement afin de poursuivre et tourmenter les criminels. Leur apparence est horrifique : elles sont ailées, munies de torches et de fouets, ont des serpents en guise de cheveux et leur regard est courroucé. Elles hantent inlassablement ceux qui ont perturbé l’ordre social et familial jusqu’à les rendre fous.

La mythologie nous apprend ainsi que les sœurs vengeresses sont nées d’une agression parricide : celle d’un fils qui châtre son père tyrannique. Ouranos n’est en effet pas un père particulièrement bienveillant puisqu’il empêche ses enfants de vivre au grand jour. Cronos est l’instrument de la vengeance de Gaïa. La vengeance est dès lors celle d’une mère subissant la tyrannie de son mari. Les Érinyes apparaissent comme des figures métaphoriques de la haine maternelle. Cette haine permit la libération des enfants et donc l’émergence d’une nouvelle généalogie de dieux. Mais cette haine ne disparut pas avec l’exil d’Ouranos. Au contraire, les Érinyes restent cachées dans les entrailles de leur mère (ce sont des divinités chtoniennes associées à des serpents) et en sortent soudainement lorsqu’un mortel menace l’ordre établi (comme divinités primitives, elles défendent l’équilibre cosmologique qui fait office de rempart contre les dangers du chaos).

Elles ne sont pas soumises aux divinités plus tardives (même à Zeus) et se montrent effroyables et impitoyables.

On le voit, la pulsion vengeresse vise à rétablir un équilibre perturbé de manière obstinée, quitte à faire fi de toutes autres considérations rationnelles. Cette tentative de rééquilibrage est susceptible d’entraîner la destruction des personnes impliquées.

Pour le psychologue Nico Frija (1994), le besoin de vengeance est une émotion particulière qui présente trois caractéristiques étonnantes :

  1. l’absence de gain apparent à l’action,
  2. le degré de violence parfois extrême et
  3. sa durée, sa persistance dans le temps, parfois durant des décennies.

Dans une collectivité, où les êtres humains doivent coexister, émergent immanquablement des questions de pouvoir.

Qui a le pouvoir sur qui ? Qui est acteur, qui est objet des décisions ? Ces questions vont de pair avec une lecture asymétrique des relations : certaines personnes sont toujours un peu au-dessus, certaines sont toujours un peu en-dessous. Voire beaucoup.

Par conséquent, ceux qui sont en-dessous subissent les choix de ceux qui sont au-dessus. Cela fait partie de l’ordre social et les Grecs antiques étaient les premiers à défendre l’idée d’un ordre établi inégalitaire (qui aurait osé discuter la suprématie des dieux ?). Les castes sociales sont ainsi garantes de l’équilibre sociétal. Mais lorsqu’un individu ou encore un groupe d’individus se sentent lésés, la pulsion vengeresse refait alors surface. En quoi consiste vraiment cette lésion ?

Lorsqu’une personne estime avoir été injustement traitée, elle éprouve souvent un profond vécu d’impuissance et de vulnérabilité. Ces derniers vécus provoquent alors une perte de prestige et d’estime de soi. Elle se sent humiliée et profondément atteinte dans son identité. L’être humain supporte difficilement de se reconnaître impuissant et dépendant d’une autre personne.

Pour Frija (1994), la fonction sociale de la vengeance est d’égaliser les rapports de force entre les individus d’un même groupe social. La vengeance est une manière de réguler le pouvoir lorsqu’il n’existe pas de justice centralisée. La vengeance vise ainsi à réguler les conflits entre deux parties sans référence tierce.

Se venger vise à restaurer une position active et donc une réhabilitation identitaire, peu importe le prix à payer. Comme le disait Sénèque (41), « On est toujours assez puissant pour nuire ».

La question est donc celle de la puissance et de la conviction que l’être humain peut avoir de garder la maîtrise de ses choix et de sa vie. Le vécu de passivité est un cauchemar existentiel qui doit être combattu à tout prix. L’être humain en quête de vengeance répond alors consciemment ou non à la position de Camus (1951) :

« Plutôt mourir debout que de vivre à genoux. »

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“Sans Logique” ou la vaine révolte

sanslogiquePeut-être mon clip préféré, « Sans Logique » introduit un élément nouveau dans la philosophie de Mylène Farmer, qu’elle reprendra d’ailleurs dans un de ses autres clips, « Désenchantée »: la révolte.

L’histoire débute banalement (!) dans le décors dépouillé d’une terre stérile et délavée par le temps qui, sans relâche, érode tout ce qu’il rencontre sur sa route.
Mylène Farmer et un jeune espagnol à la beauté féminine pratiquent un rituel aussi profond et troublant que celui d’une communion du sang, témoin potentiel de leur amour naissant.
L’arrivée d’un groupe de personnes âgées provoque de l’agitation chez les jeunes membres de la communauté. Ils se préparent pour une représentation théâtrale.
La nouvelle venue, rousse, est alors coiffée d’une couronne aux cornes d’acier qu’elle arbore avec un regard encore naïf et innocent.
Le spectacle commence…
Le public de vieux est installé sur un banc et admire la sérénade qu’il semble connaître par cœur. Tout est prémédité. Chaque geste est prévu par avance, même la mise à mort, au cours de laquelle une épée d’acier traverse le dos du taureau humain.
Applaudissements et explosion de joie dans le public qui fait semblant de se prendre au jeu de la surprise.
Mais personne ne remarque la petite fille… Cette petite fille au crucifix qui change sans raison apparente de place pour venir s’installer auprès de ses aïeux réactionnaires.
Or, quelque chose dérape. L’imprévu catastrophique se prépare, alors que personne n’avait jamais osé l’imaginer.
Mylène Farmer, aux cheveux flamboyants comme un feu infernal, en proie à une pulsion incontrôlable, effectue une ultime charge… meurtrière !
Alors que le toréro s’effondre sur le sol froid, l’horreur glace l’assemblée, stupéfaite. Déçue, elle quitte la piste, incapable de supporter une telle issue.

Je m’oserai ici à une interprétation qui n’implique que moi.
Je parlais tout à l’heure du thème de la révolte. En effet, on ne peut qu’être frappé par le contraste qui existe entre un acte du clip (la charge ultime) et la première partie. En effet, alors que la procédure semble réglée comme du papier à musique dans le déroulement du spectacle, un seul acte vient provoquer, non pas la colère et autres élans de protestations, mais un rejet, une tentative de déni de l’acte coupable. Les ancêtres, venus du village, symbolisent tout ce qui est conformité sociale, obéissance aux règles et orthodoxie de vie.
La corrida bien orchestrée n’est autre que l’ensemble des expectatives que « ceux qui ont vécu » portent sur le parcours des générations nouvelles.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, celui-ci est loin d’être lié à la liberté intrinsèque des personnes (le clip plaide pour son existence !), mais à une série d’attentes issues de l’esprit réactionnaire de la majorité quasi omnipotente qui constitue, entre autres, la société.
Ici intervient l’élément important du film : un dérapage par rapport aux expectatives du public et la réalité présente.
Mylène Farmer brise un tabou séculaire dans le seul but de poser sa volonté contre celle des autres. En effet, cette pulsion incontrôlable ne semble répondre qu’à une seule injonction : briser la chaîne sans fin insupportable. Elle ne réfléchit même pas aux conséquences secondaires de son acte.
La pierre fait mouche ! Le temps semble s’arrêter suite à cet acte insensé.
Seule conséquence de cette rébellion : le départ de la scène des vieux, laissant Mylène Farmer seule, contemplant les derniers instants de l’homme pour qui elle vivait…
L’acte rebelle est devenu pitoyable. Une vaine mutinerie, sans récompense aucune au courageux qui l’aurait accomplie…

Le concept de « rébellion vaine » est profond et troublant. On ne compte plus dans notre société actuelle le nombre de soi-disant rebelles qui s’insurgent contre les règles sociales. La question que pose Mylène Farmer ici, est celle de la recherche des conséquences réelles de tels actes.
Cependant, remarquons que la charge meurtrière se caractérise notamment par son côté désespéré, irréfléchi, trop spontané (le pouvoir au Ca).
Le social est un adversaire surpuissant qu’il ne faut défier que quand on est sûr de posséder les armes nécessaires pour survivre soi-même.

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Le libre arbitre et Lucifer

Fallen_angelEn criminologie, la notion de libre arbitre est incontournable car elle focalise en elle un débat complexe et passionné qui perdure encore aujourd’hui.

Elle connut sa période de gloire au XVIIIème siècle juste après la Révolution Française avec l’émergence de la philosophie des Lumières qui marqua profondément la réforme des institutions sociales. Les codes pénaux écrits à ce moment placèrent la responsabilité comme clef de voûte du système punitif : c’est parce qu’un citoyen a délibérément choisi d’enfreindre la loi qu’il peut (et doit) être puni.

Pour les Lumières, les hommes sont des êtres rationnels qui opèrent des choix ayant des conséquences prévisibles. Par conséquent, pour les juristes, la plupart des citoyens sont dotés d’un libre arbitre.

Quelques décennies plus tard, certains médecins et intellectuels contestèrent vivement ce postulat. Faisant usage d’une terminologie scientifique, les tenants de ce qu’on appelle l’école positiviste, affirmèrent que les êtres humains sont grandement déterminés par leur biologie, leur éducation et leur environnement. Ils proposèrent ainsi d’abandonner l’idée d’un libre arbitre des délinquants. Peut-on effectivement reprocher à un homme de commettre des délits s’il est né avec cette propension ? Peut-on être reconnu coupable d’être comme on est ? Ce débat hante encore très fréquemment les questions relatives à la délinquance. Il n’est toutefois pas nouveau dans l’histoire de l’humanité. En effet, dès le deuxième siècle de l’ère chrétienne, les Pères de l’Eglise se posèrent une question similaire concernant un ange particulier : Lucifer.

Dans la tradition hébraïque, l’Eternel est entouré d’anges et d’archanges qui se retrouvent ainsi entre le créateur originel et les hommes créés ultérieurement. Ces anges sont porteurs des intentions divines auxquelles ils sont par conséquent soumis. Or, l’ange préféré de l’Eternel, Lucifer, se rebella contre l’autorité de son Père et ambitionna de le surpasser. Mécontent, l’Eternel provoqua sa chute aux tréfonds des abysses, loin de la lumière divine. Le porteur de lumière (« lux », la lumière et « ferre », porter en latin) fut ainsi projeté dans le monde des ténèbres jusqu’à la fin de temps. De ce monde inférieur, il influence les hommes et tente de les éloigner des préceptes divins. Ce fut lui qui incita Adam et Eve à désobéir à l’Eternel en goûtant au fruit de l’arbre de la connaissance, provoquant ainsi leur expulsion du jardin d’Eden. Lucifer est l’antagoniste principal de Dieu, associé à Satan et au Diable.

Depuis près de deux mille ans, le personnage de Lucifer hante l’imaginaire collectif. Il est la figure diabolique principale, corrompt les hommes, inspire les sorcières, incite au vice ou au meurtre. Victor Hugo lui a consacré un texte lyrique (« La fin de Satan », 1886). Une série télévisée américaine réalisée en 2016 par Tom Kapinos, adaptée du personnage de bandes dessinées créé par Neil Gaiman, Sam Keith et Mike Dringenberg, le fait évoluer dans le monde contemporain. En 2016, le huitième album d’Enigma, écrit par Michael Cretu est intitulé “The Fall of a Rebel Angel”.

Quelles sont les origines de ce personnage ? Pourquoi est-il assimilé au mal ? Dit autrement : qu’est-ce que le mal aux yeux des Pères de l’Eglise chrétienne ?

Aux origines : un astre lumineux

Durant l’antiquité, les astronomes avaient repéré la présence d’un astre particulièrement lumineux qui apparaît toujours le premier dans le ciel du soir et disparaît le dernier dans le ciel du matin. Cet l’astre le plus brillant du ciel, après le Soleil et la Lune – qui est en réalité la planète Vénus – fut qualifié de porteur de lumière et donc appelé Lucifer. C’est l’étoile du berger.

Le thème de Lucifer passa ensuite du domaine de l’astrologie à celui de la théologie. La version de la bible (ancien et nouveau testament réunis) traduite par Jérôme de Stridon dès 390 de l’ère chrétienne (c’est la Vulgate), situe la première apparition de Lucifer (Helel en grec). Un texte du prophète d’Isaïe relate la déchéance d’un roi babylonien qui pourrait bien être Nabuchodonozor II (mort en – 562), destructeur supposé du temple de Salomon en – 586 :

« Comment es-tu tombé du ciel, astre brillant, fils de l’aurore ? Tu as été abattu à terre, tu (n’) exerces (plus que) l’inanité des nations. C’est toi qui disais dans ton cœur : je monterai aux cieux, au-dessus des étoiles de Dieu j’élèverai mon trône. Je siègerai sur la montagne du rendez-vous, aux confins du Septentrion. Je monterai sur les hauteurs de la nuée, je m’égalerai au Très-Haut. »

Le texte évoque la disgrâce de ce roi dont la dépouille aurait été livrée à tous les outrages et sa descendance massacrée en représailles supposées de l’offense faite au dieu hébreux.

Selon Vercruysse (2001, p. 155) :

« Théodoret établit un lien entre la vanité du roi et la statue d’or que ce dernier fit ériger pour être adorée par tous […], et il explique que le roi est comparé à l’astre du matin parce qu’il vivait dans l’illusion d’être semblable à cet astre ».

Vouloir égaler – et à plus forte raison surpasser – le dieu unique des Hébreux ne pouvait mener qu’à une punition exemplaire : grandeur et décadence visible aux yeux de tous !

De personnage réel du roi de Babylone, un pas suivant fut franchi avec le thème de l’archange déchu : Lucifer était l’’ange préféré de Dieu mais trahit sa confiance au point d’être sévèrement puni.

Le Livre des Secrets d’Hénoch (ou II Hénoch) rapporte l’épisode suivant :

« Un, de l’ordre des Archanges, faisant défection avec l’ordre qui était sous lui, conçut la pensée impossible d’établir son trône plus haut que les nuages au-dessus de la terre, pour être égal à ma puissance. Et je le rejetai des hauteurs avec ses Anges et il était volant dans l’air perpétuellement au-dessus de l’abîme ».

L’attitude de Lucifer avant sa chute

Une question tarauda bientôt les Pères du christianisme : Lucifer était-il mauvais dès l’origine ou l’est-il devenu ultérieurement ?

Une phrase de Jésus adressée aux Hébreux qui souhaitaient le tuer invitait à penser que le diable « était homicide dès l’origine » (Première Epître de Jean, 3, 8).

Mais cette conception les confronta à un paradoxe insoluble car cela aura signifié que Lucifer avait été créé rebelle par son Père. Ce dernier aurait ainsi créé le mal à dessein. Mais comment Dieu aurait-il pu blâmer Lucifer s’il l’avait prédestiné à s’opposer à lui ? Pourquoi lui aurait-il réservé un tel châtiment alors qu’il n’aurait exécuté que la volonté de son divin Père ? C’est vers l’hypothèse de la révolte délibérément choisie qu’ils se tournèrent alors.

« Et Augustin explique que « Lucifer est le nom de quelqu’un qui est tombé : c’était un ange, il est devenu un démon ». C’était un « porte-lumière » car « il brillait de la lumière qu’il avait reçue ». Autrement dit, Lucifer a connu la félicité, mais il est devenu ténébreux puisque selon la parole transcrite dans Jean : « il ne s’est pas tenu dans la vérité » (Vercruysse, 2001, p. 159).

Lucifer a donc fait le choix de s’opposer à son père selon un notion importante, celle du libre arbitre. C’est en connaissance de cause qu’il défia son Père. A l’instar d’une autre figure mythologique, Prométhée, Lucifer défia sciemment l’ordre divin et ouvrit la voie de la transgression aux hommes. C’est lui qui convainquit Eve de goûter au fruit défendu. Ce fruit apporta la connaissance du bien et du mal. Chassés du jardin d’Eden, Adam, Eve et donc toute l’humanité furent condamnés à choisir entre la voie du bien ou la voie du mal, éclairés par la connaissance issue du fruit, autrement dit du libre arbitre. Et dure est la voie du choix.

Le serpent dit ainsi à Eve : « Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (Genèse, 3,5)

Augustin distingue Lucifer en lui-même (la tête) et ceux qui le servent sur terre (son corps). Les hommes sont donc susceptibles d’opérer un choix : se diriger vers la lumière de Dieu ou vers les ténèbres pour lesquelles le diable a ouvert la voie.

Selon Vercruysse (2001, p. 157) :

« La nature originelle de Lucifer est la même que celle de toutes les créatures raisonnables, qu’il s’agisse des anges ou des hommes. Dieu l’a créé bon. C’est l’une des constantes de la théologie d’Origène : tous les êtres doués d’intelligence ont été créés en même temps et avec une nature identique, avant le monde matériel. Lucifer est devenu mauvais non par nature, mais par le choix de sa volonté. Seules les trois personnes de la Trinité possèdent une bonté substantielle absolue et immuable alors que les créatures ont une bonté accidentelle, soumise aux aléas de leur libre arbitre. »

Les Pères se sont vivement opposés aux conceptions manichéennes (supposant deux divinités en présence) afin d’affirmer l’unique souveraineté d’un Dieu qui est à la fois vie et bien. Dans ce sens, Lucifer ne peut être reconnu comme un dieu rival mais plutôt comme un tentateur susceptible d’éloigner les Hommes des préceptes du Dieu unique.

Pourquoi Lucifer a-t-il été déchu ?

Plusieurs raisons ont amené Dieu à punir Lucifer.

La concupiscence de la chair

Dès la Genèse, le thème de la tentation est mis en exergue.

Créés nus par l’Eternel, Adam et Eve évoluent bienheureux dans le jardin d’Eden. Mais après avoir gouté le fruit de la connaissance du bien et du mal, « ils connurent qu’ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures » (Genèse, 3,7). Autrement dit, ils devinrent pudiques, cachèrent leur sexe respectif, indices de l’éveil d’une sexualité coupable. Et plus loin :

« Quand les hommes commencèrent à se multiplier sur la terre et qu’ils eurent des filles, les fils des dieux s’aperçurent que les filles des hommes étaient belles. Ils prirent pour eux des femmes parmi toutes celles qu’ils avaient distinguées. Alors le Seigneur dit : « Mon souffle n’habitera pas indéfiniment dans l’homme : celui-ci s’égare, il n’est qu’un être de chair, sa vie ne durera que cent vingt ans.  » (Genèse, Chapitre 6)

L’homme et la femme éprouvent des désirs sexuels et subissent la tentation de la chair. Or, cette tentation rappelle immanquablement le péché originel, la faiblesse d’Adam et d’Eve qui ne purent réprimer leurs élans passionnels. Avoir chFrancisco_de_Goya_y_Lucientes_-_Witches'_Sabbath_-_WGA10007oisi d’écouter le serpent diabolique est l’erreur primitive ayant causé les souffrances que connaît l’humanité toute entière. Selon Origène, le serpent de la Genèse, Satan l’adversaire qui n’hésite pas à défier Dieu dans le livre de Job et Lucifer sont une même entité maléfique. Dès le troisième siècle, l’unicité du diable, du serpent et de Lucifer est établie par les Pères.

Par conséquent, le diable est souvent représenté de manière lubrique et influence les hommes vers la voie du plaisir immédiat et physique alors que la félicité divine est de nature spirituelle. L’esprit est divin, le corps est diabolique.

La jalousie

Une autre caractéristique de Lucifer est d’avoir souffert de la création des Hommes par son Père. Il se mit bientôt à les envier, raison pour laquelle il entreprit de provoquer leur exclusion du jardin d’Eden.

Entre 196 et 204 après Jésus-Christ, Tertullien écrit le premier traité chrétien sur une vertu, la patience, à laquelle il accorde la prééminence sur toutes les autres. A l’opposé de la patience : l’envie et la jalousie pour les autres.

Ce vice a surgi à partir du moment où le diable n’a pas supporté que Dieu eût confié à l’homme toutes les œuvres de sa création.

L’impatience a entraîné l’affliction (dolor), l’affliction la haine (inuidia) et cette haine a conduit le diable à tromper l’homme (deceptio).

Pour Cyprien, l’envie est la racine de tous les maux. Selon lui, sans nommer explicitement Lucifer, il y fait manifestement allusion lorsqu’il écrit :

« Lui qui était doué de l’angélique majesté, qui était agréable à Dieu et aimé, une fois qu’il vit l’homme créé à l’image de Dieu, une envie malveillante le précipita dans la jalousie […] Quel mal, mes frères bien aimés, que celui qui a causé la chute d’un ange ; qui a pu assiéger et bouleverser la nature la plus noble sortie des mains du Créateur, qui a trompé celui-là même qui trompait ! ».

L’orgueil

Nous l’avons déjà dit plus haut, Lucifer entreprit de briller plus intensément que le soleil succombant ainsi à la tentation de surpasser son Père, alors garant de l’ordre des choses.

Vers l’an 400, Prudence écrivit ces vers :

« Fier de sa grandeur, il s’enorgueillit de sa force excessive, il s’enfla présomptueusement, se vanta avec trop de hauteur, fit briller son éclat avec plus d’ostentation qu’il n’en avait le droit. »

On retrouvait déjà la prétention blasphématoire exprimée au verset 14 d’Isaïe : « Je serai semblable au Très-Haut »

Pour les Pères, l’arrogance du diable s’oppose à l’humilité du Christ, qui se soumet à la volonté de Dieu. Là où le Christ accepte sa condition, Lucifer la conteste, remettant ainsi en cause l’autorité divine.

Deux mille ans plus tard : le libre arbitre chrétien toujours présent

Pour Vercruysse (2001), la première représentation du diable daterait de 520 de l’ère chrétienne dans une mosaïque du mur nord de l’Église Sant’Apollinare Nuovo à Ravenne en Italie. Elle illustre la parabole de la séparation des boucs et des brebis.

1200px-Ravenna,_sant'apollinare_nuovo_cristo_divide_le_pecore_dai_capretti_(inizio_del_VI_secolo)

« Puis [le Roi] dira à ceux qui seront à sa gauche : “Éloignez- vous de moi, vous qui avez été maudits, et allez dans le feu éternel préparé pour le Diable et ses anges. Car j’ai eu faim, mais vous ne m’avez pas donné à manger. J’ai eu soif, mais vous ne m’avez pas donné à boire. J’étais un étranger, mais vous ne m’avez pas accueilli avec hospitalité. J’étais nu, mais vous ne m’avez pas habillé. J’étais malade et en prison, mais vous n’avez pas pris soin de moi” » (Matthieu 25:41-43).

Sur la mosaïque, le Diable y est figuré à la gauche du Christ, du côté des boucs, sous la forme d’un ange de couleur bleue alors que son pendant représente un ange de couleur rouge.

Les notions de bien et de mal ont traversé les siècles pour jouer encore aujourd’hui un rôle prépondérant de ce qui soutient l’ordre social. Le mal est vecteur de chaos car il fragilise le discours divin et ravive les erreurs originelles. Bien entendu, dans les pays qui ont distingué le pouvoir politique du pouvoir religieux, le rôle joué par la morale chrétienne est devenu moins évident. Cela ne signifie nullement qu’il n’existe pas. Au contraire, les valeurs religieuses ayant façonné les mentalités sociales durant des milliers d’années, il paraîtrait étonnant qu’elles aient subitement disparu sans laisser la moindre trace.

Ainsi ont-elles influencé le système pénal contemporain en mettant le libre arbitre du citoyen comme condition sine qua non à son fonctionnement. Le débat ayant porté sur le libre choix de Lucifer a donc eu une influence majeure sur le paradigme chrétien : les Hommes choisissent d’emprunter une voie morale ou une autre. La notion de déterminisme moral est incompatible avec celui du libre choix. Par conséquent, c’est le paradigme chrétien qui soutient depuis plusieurs centaines d’années l’idée que les humains effectuent un choix et ce jusqu’à leur dernier souffle, raison pour laquelle une rédemption reste toujours possible.

Référence :
Vercruysse Jean-Marc. Les Pères de l’Église et Lucifer (Lucifer d’après Is 14 et Ez 28). In: Revue des Sciences Religieuses, tome 75, fascicule 2, 2001. pp. 147-174; http://www.persee.fr/doc/rscir_0035-2217_2001_num_75_2_3572

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La Sombre Triade et Nicolas Machiavel

thedarktriadEn psychiatrie, la tendance à avoir des comportements agressifs envers autrui et à transgresser les règles sociales a porté plusieurs noms : manie sans délire, monomanie homicide, perversion, sociopathie, psychopathie et personnalité antisociale en sont les plus connus. Depuis quelques années maintenant, un nouveau concept gagne en intérêt chez les chercheurs et fait l’objet de publications scientifique : il s’agit de la sombre triade (en anglais « dark triad »). Une récente méta-analyse (une étude qui vise à analyser les études réalisées sur un même sujet) effectuée par Muris, Merckelbach, Otgaar et Meijer (2017) nous permet de faire le point sur la sombre triade en se référant à la littérature scientifique.

Le point de départ intellectuel est celui-ci : une proportion importante de personnes transgressent les normes sociales et les valeurs morales en s’engageant dans des comportements tels que la violence physique, le vol, le mensonge, la tromperie, la tricherie et l’intimidation. En ce qui concerne les origines de ces comportements, les chercheurs ont souligné les influences environnementales, arguant que certains individus n’ont pas appris à vivre selon les normes et valeurs de base ou vivent dans des circonstances où ils ne souhaitent plus observer de telles règles. En outre, des preuves montrent que le comportement antisocial a des racines génétiques, bien qu’il ne s’exprime que dans des environnements défavorables.

Figure 1. Nombre de publications sur les traits de personnalité de la triade noire par an depuis son introduction par Paulhus et Williams (2002). Basé sur une recherche de littérature dans Web-of-Science. Depuis quinze ans, un nombre croissant d’études a exploré trois traits de personnalité spécifiques associés à des comportements transgressifs et violant la norme : le narcissisme, le machiavélisme et la psychopathie. Ces caractéristiques étant jugées essentielles dans de nombreux actes de violation de la norme, Paulhus et Williams (2002) ont inventé le terme de sombre triade de la personnalité.

  • Les caractéristiques fondamentales du narcissisme sont un mélange de vanité et d’admiration égocentrique de ses propres qualités qui ont un impact négatif sur les relations avec d’autres personnes.

  • Les psychologues Christie et Geis (1970) se sont référés au machiavélisme comme un style interpersonnel manipulateur, caractérisé par un mépris cynique pour la moralité et un attrait particulier pour l’intérêt personnel et le gain personnel.

  • Le concept de psychopathie a ses racines dans la psychiatrie, où des cliniciens tels que Cleckley (1941) ont effectué des observations systématiques pour caractériser un groupe de patients présentant un comportement antisocial persistant, une empathie et un remords diminués, et des comportements désinhibés et audacieux, parfois couverts par un voile de charme superficiel.

On pourrait dire que les concepts de narcissisme et de psychopathie sont classiques dans les traités de psychopathologie du passage à l’acte. Relevons toutefois ici le surgissement d’un nouveau concept : le machiavélisme.

Arrêtons nous un moment sur celui-ci pour savoir ce qu’il recouvre.

Le terme fait directement référence à Nicolas Machiavel, un noble né en 1469 et mort en 1527 dans la ville qu’il aimait tant : Florence.

Fils de Bernard Machiavel, trésorier du pape, Nicolas Machiavel s’investit rapidement dans la vie politique de Florence. Il était passionné de sciences politiques et s’interrogeait sur les enjeux du pouvoir. En 1512, au retour d’exil des Médicis, ces derniers le soupçonnèrent d’avoir participé au coup d’état contre eux. Il fut alors lui-même contraint à l’exil à l’extérieur de la ville où il avait une résidence personnelle.

C’est dans celle-ci qu’il se dévoua à l’écriture de traités relatifs à la politique italienne. Favorable à l’unification de l’Italie, il entreprit d’identifier les qualités nécessaires aux dirigeants afin de galvaniser leur peuple. Pour ce faire, il s’inspira grandement des textes antiques et plus précisément des empereurs romains qui étaient parvenus à contrôler le pourtour de la Méditerranée durant plusieurs siècles.

En 1502, il fut particulièrement marqué par les qualités de César Borgia, comte de Valentinois qui n’était autre que le fils du pape Alexandre VI.

En 1513, il écrivit un ouvrage, « Le Prince », à destination de Laurent II de Médicis afin de lui prodiguer des conseils de bonne gouvernance, espérant par la même occasion revenir dans les bonnes grâces de la famille régnante. Il obtint gain de cause et put revenir à Florence en 1514 où il poursuivit l’écriture d’autres textes. Il y mourut en 1527.

« Le Prince » n’était pas un livre destiné au grand public mais il s’agit du texte que l’histoire semble avoir choisi comme le plus emblématique de la pensée machiavélienne. A l’aide d’exemples et de contre-exemples historiques, Machiavel rapporte ce qui fut fructueux ou non chez un dirigeant pour parvenir à rassembler son peuple.  Au chapitre XV, Machiavel le dit clairement :

« Il faut […] qu’un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. »

Et plus loin :

 » […] à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d’autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être »

Un seigneur doit-il utiliser la violence (et être craint) ou doit-il être clément (et donc aimé) ? Pour Machiavel, un juste milieu doit être trouvé :

« En faisant un petit nombre d’exemples de rigueur [il évoque ici César Borgia qui avait coupé en deux un de ses opposants], vous serez plus clément que ceux qui, par trop de pitié, laissent s’élever des désordres d’où s’ensuivent les meurtres et les rapines. »

Il est même permis, voire encouragé, de tirer parti de certaines opportunités sociales afin de s’attirer la sympathie et le soutien de son peuple.

Les conseils de Machiavel ont une base historique et pragmatique et visent une entreprise ambitieuse, celle de réunir le peuple autour d’un dirigeant providentiel. Il s’agit donc d’un traité de philosophie politique qui ne s’embarrasse pas de considérations morales superflues.

Dans ses formulations, il s’éloigne dès lors des idéaux chrétiens prônés de manière majoritaire dans l’Europe de la Renaissance : tolérance, charité, paix, sacrifice de soi, douceur, abnégation, humilité, etc. Certains religieux considérèrent donc les propos de Machiavel diaboliques.

En 1539, le Cardinal Reginald Pole (un prêtre anglais de sang royal) écrivit à Charles V que

« Ce livre est écrit par le doigt de Satan au même titre que les Saintes Ecritures sont supposées avoir été écrites par le doigt de Dieu »

Cet anathème à l’encontre du Prince eut un impact majeur puisqu’il contribua à cette odeur de soufre qu’il a encore aujourd’hui. L’idée sous-jacente est bien que tout principe de gouvernance qui s’éloigne des Saintes Écritures est d’inspiration diabolique. Le terme « machiavélisme » est dès lors fortement connoté : il évoque des pratiques hérétiques qui s’éloignent des valeurs chrétiennes. Machiavel devint une figure du Malin.

Mais que vient faire le Diable en psychiatrie légale ? Et qu’en est-il de cette sombre triade qui n’est pas sans rappeler la Sainte trinité (celle du Père, du Fils et du Saint-Esprit vieille de 2000 ans) ?

Sous des couverts de concepts psychiatriques et de statistiques multiples, ne retrouve-t-on pas là une dualité séculaire entre le Bien (présenté comme garant de la concorde sociale) et le Mal (antre du chaos susceptible de détruire la civilisation humaine) ?

La sombre triade serait ainsi une réactivation des valeurs chrétiennes plaçant un idéal de civilisation au-delà des débats sociaux. L’axiome de départ est celui-ci : tuer son prochain est un signe psychiatrique inquiétant qui nécessite une prise en charge adaptée. Bien que l’on puisse admettre qu’un certain nombre de personnes se rassemblent autour de cet axiome, il faut bien admettre qu’il n’a rien de scientifique. En effet, aucune étude scientifique n’a jamais pu répondre fondamentalement à la question du licite et de l’illicite. Ces deux concepts sont d’ordre moraux, éthiques et idéologiques. Or, ni les mœurs, ni l’éthique, ni les idéologies ne reposent sur une logique scientifique. Ni le bien ni la mal n’ont d’existence scientifique.

De nombreux travaux psychiatriques et psychologiques traitant de la sombre triade suivent une méthodologie plutôt scientifique mais reposent en réalité sur un socle de base qui ne l’est pas. La maison est construite sur une modèle rationnel mais la chape enfouie sous le sol est quant à elle idéologique et dès lors irrationnelle.

Il est intéressant de constater ici que les sciences du psychisme aspirent parfois à se dégager de leur héritage idéologique mais sans y parvenir. Lorsque le psychiatre ou le psychologue qui interviennent dans le champ pénal s’expriment sur tel ou tel comportement problématique pour la société, ils ne peuvent le faire en partant du paradigme scientifique mais seront contraints de puiser dans un substrat moral plus ou moins bien caché. S’exprimer sur la valeur sociale de tel ou tel comportement relève de la philosophie morale, qui est une discipline en elle-même très intéressante mais répondant à d’autres règles que le paradigme scientifique.

Dans le cas de la sombre triade, le substrat moral n’était pas enterré très profondément.

Références

Christie, R., & Geis, F. L. (1970). Studies in Machiavellianism. New York, NY: Academic Press.
Cleckley, H. (1941). The Mask of Sanity.
Paulhus D. L. & Williams K. M. (2002). The Dark Triad of personality: Narcissism, Machiavellianism, and psychopathy. Journal of Research in Personality, 36, 556–563.
Machiavel N. (1513). Le Prince.
Muris P., Merckelbach H., Otgaar H. & Meijer E. (2017). The Malevolent Side of Human Nature: A Meta-Analysis and Critical Review of the Literature on the Dark Triad (Narcissism, Machiavellianism, and Psychopathy). Perspectives on Psychological Science,  12(2), 183–204. http://journals.sagepub.com/doi/10.1177/1745691616666070
Pole R. (1539). Apologia.

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Gul’dan ou l’échec du processus de socialisation

gul_danEn août 2016, Blizzard s’apprête à sortir une nouvelle extension pour World of Warcraft (wow) appelée « Légion ». Des histoires animées particulièrement esthétiques accompagnent la promotion de cette extension. Une de ces histoires relate le passé d’un des méchants principaux de l’univers de Warcraft, Gul’dan. Elle apporte un éclairage différent du personnage. Pour ce billet, nous nous intéressons principalement à cette histoire. L’histoire de Gul’dan est évidemment plus complexe lorsqu’on la prend dans sa globalité.

Gul’dan est un jeune orc chétif à la démarche bancale qui ne parvient pas à trouver sa place dans le clan. Le chef de celle-ci le maltraite et décide de l’exclure. Avant son départ, le chaman de la tribu l’invite à se rendre au trône des éléments, un lieu sacré. Gul’dan erre dans le désert, ressassant sa rancœur vis-à-vis de ses pairs. Il se résout à trouver le trône des éléments. Au comble de son désespoir, les éléments se manifestent, l’approchent… mais l’abandonnent aussitôt comme effrayés. Le désespoir laisse alors la place à la haine, une haine qui ouvre la porte à la gangrène, une énergie verte qui entre en lui. Renforcé par cette nouvelle énergie, il retourne dans sa tribu et décime chacun de ses membres, effaçant ainsi jusqu’à son souvenir.

Comme à l’accoutumée, nous allons nous intéresser à cette histoire afin de retracer les origines du mal. Quels sont les éléments biographiques qui mènent un personnage à devenir une figure machiavélique ? L’histoire de Gul’dan peut être vue comme une parabole du mal.

Elle commence par le rapport que le jeune entretient avec la société. De manière métaphorique, le clan représente l’ordre social, ordre régi par des règles précises et surtout ancestrales. En effet, on devine que le fonctionnement du clan est héritier d’une histoire qui dépasse chacun de ses membres. C’est cette histoire qui est censée façonner le jeune enfant afin qu’il en introjecte les valeurs principales et qu’il puisse cohabiter avec ses semblables. Il s’agit du processus de socialisation qui permet à un individu de se sentir appartenir à un groupe social. Cette appartenance à deux fonctions principales : offrir une protection à l’individu face aux dangers extérieurs et soutenir son sentiment d’identité (par exemple en ayant une fonction précise pour le groupe). Pour Gul’dan, le processus d’appartenance groupale est mis en échec car il est porteur d’une tare physique qui l’amène à être l’objet de moqueries et de rejets. Depuis sa naissance, on devine ainsi qu’il se trouva confronté à la haine de ses proches sans contrepartie amoureuse (ses parents ne sont pas présents dans l’histoire). Or, sans être aimé, le jeune enfant ne peut pas reconnaître ce sentiment et ne pourra pas l’exprimer ultérieurement. En effet, aimer s’apprend alors que la violence est première. Pourquoi ? Parce qu’il existe des moments dans la construction du psychisme du jeune enfant. Dans une conception psychodynamique, le nouveau-né ne pense pas à proprement parlé. Le psychisme primitif est un amas de sensations éparses sans ordre ni liaison qui ne fait d’ailleurs nullement la différence entre ce qui est intérieur (le corps de l’enfant) et extérieur (le monde qui environne l’enfant). Le nouveau-né expérimente des sensations désagréables (par exemple la faim) et des sensations agréables (par exemple être rassasié). Ces sensations coexistent d’abord sans cohérence. Petit à petit, elles vont s’organiser et créer des liens plus cohérents. Or ce processus de liaison, le nouveau- né n’en détient pas la clé et la reçoit progressivement de son entourage proche. C’est cet entourage qui sera à l’origine de la mise en ordre des sensations et bientôt des pensées. La condition sine qua non de ce processus de liaison est l’existence de sentiments positifs ou, dit autrement, de l’amour : un nouveau-né que personne n’aime et dont personne ne s’occupe meurt rapidement.

Gul’dan n’est pas mort. Et pour cause, on ressent que le vieux chaman de la tribu l’a aimé a minima, a tenté de l’intégrer au groupe. C’est au moment où cette unique figure bienveillante l’abandonne que ce qui reliait Gul’dan à l’humanité vacille. Il va peut-être mourir. Les corbeaux le guettent. Il maintient toutefois l’espoir qu’il trouvera sa place dans un ordre cosmique plus large. Les quatre éléments représentent cet ordre au sein duquel il faut trouver sa place.

« Quel est le sens de ma vie ? Que fais-je là ? »

Sans plus personne pour l’aimer, il échoue à créer un lien avec cet ordre supérieur. Le processus de socialisation est mis une nouvelle fois en échec, définitivement cette fois. Le reliquat d’investissement positif avec le monde extérieur est envahi pour les affects destructeurs. La haine se déverse dans le psychisme. Or, celui-ci s’est nourri d’une conviction inébranlable : il est tout-puissant. Le triomphe narcissique est total… ou presque. En effet, pour parfaire cette toute-puissance, il ne reste plus qu’à transformer le monde extérieur pour qu’il soit conforme au monde intérieur. Il s’agit de l’étape suivante : prendre le contrôle de l’environnement afin d’éviter toute contradiction.

« Puisque je suis tout-puissant, je dois supprimer tout ce qui mettrait en péril ma toute-puissance. »

Gul’dan entreprend aussitôt d’éradiquer sa tribu. Et pour cause, un être tout-puissant ne peut concevoir avoir été créé par qui que ce soit d’autre. Il doit s’être auto-engendré lui-même et sera éternel. Il lui faut dès lors effacer toute trace de ses origines, tant au niveau matériel que mnésique : ceux qui l’ont engendré n’ont tout simplement jamais existé. Il se rend maître de sa propre histoire, une histoire inflative qui n’a qu’un seul dessein : rendre le monde extérieur compatible avec son psychisme, un psychisme hanté par la haine et la déliaison. Il s’agit d’un monde où il est seul, entouré d’objets qu’il doit contrôler.

Cette parabole de la haine permet de saisir certaines dynamiques psychologiques délinquantes. En effet, certaines personnes tentent constamment d’asservir le monde et les personnes à leurs désidératas et sont prêtes à les détruire s’ils leur échappent. Cette intolérance aux frustrations découle d’une toute-puissance psychique héritière des premiers moments de la vie psychique. Supprimer l’autre, c’est espérer supprimer la souffrance qui découle de la frustration.

Tout ceci nous permet de saisir l’importance des relations précoces que le jeune enfant et le monde environnant entretiennent. Ces relations doivent reposer sur des affects positifs d’amour susceptibles de permettre à l’enfant d’assurer une sécurité psychique de base et de s’aimer suffisamment. Pour s’aimer, il faut avoir été aimé. L’absence de ces relations positives marquent le psychisme au fer rouge et rendent le monde extérieur frustrant et menaçant pour l’individu.

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